«Un abîme entre l'islam et l'Occident»

PHILIPPE PAQUET

ÉCLAIRAGE

Sans aller jusqu'à renouer avec les diatribes volontiers outrancières de son prédécesseur Mahathir Mohammad, le Premier ministre de Malaisie, Abdullah Ahmad Badawi, a dénoncé vendredi, lors d'une conférence internationale à Kuala Lumpur, la propension des Occidentaux à «diaboliser l'islam». L'affaire des caricatures illustre, selon lui, «l'abîme» qui s'est creusé entre le monde musulman et l'Occident.

Alors qu'il s'adressait à une assemblée d'universitaires et de responsables religieux, quelque 2000 manifestants protestaient devant l'ambassade du Danemark dans la capitale malaisienne. La veille, le gouvernement de ce pays pluriethnique peuplé aux deux tiers de musulmans avait fait fermer un journal local, le seul à avoir osé publier les caricatures dont la diffusion et même la simple possession sont désormais interdites.

Condamnant ceux qui «tournent en dérision les religions, quelles qu'elles soient», M. Abdullah a dit regretter que «le musulman soit perçu (en Occident) comme un terroriste congénital» et l'islam «comme quelque chose de négatif et d'arriéré». Il a, toutefois, admis que «la violence absurde» des extrémistes n'arrangeait pas ce problème d'image.

La Malaisie est, à cet égard, en première ligne. On sait que c'est notamment dans ce pays que les terroristes ont planifié les attaques du 11 septembre 2001. Vendredi, des responsables de la sécurité dans le Sud-Est asiatique non autrement identifiés par l'Associated Press ont précisé qu'un islamiste malaisien emprisonné depuis 2003, du nom de Zaini Zakaria, avait été recruté pour piloter un avion de ligne que des pirates de l'air voulaient détourner pour frapper le plus haut gratte-ciel de Los Angeles au début 2002. Le président Bush avait brièvement évoqué cet attentat déjoué dans un discours, jeudi, à Washington.

Selon ces sources, Zaini, ingénieur de formation, faisait partie d'un trio formé par l'antenne d'al Qaeda dans la région, la Jemaah Islamiyah. Il s'était rendu dans des camps d'entraînement afghans en 1999, où il aurait rencontré l'Indonésien Riduan Isamuddin, alias Hambali, le chef présumé de la Jemaah. A son retour, il aurait passé son brevet élémentaire de pilote et se préparait à apprendre, en Australie, à piloter de plus gros avions quand l'horreur du «11 septembre» l'aurait convaincu de couper les ponts avec la mouvance terroriste.

Le Premier ministre d'un pays qui héberge d'importantes communautés bouddhiste et hindouiste est idéalement placé pour rappeler l'importance de la tolérance religieuse. Alors que les musulmans s'enflamment pour une affaire de dessins, il aurait tout aussi bien pu s'interroger sur le sentiment des bouddhistes et sur l'image de l'islam après la destruction des grands bouddhas de Bamiyan par les Taliban en Afghanistan...

© La Libre Belgique 2006

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