«Le révélateur d'une situation pourrie»

Pour l'islamologue Gilles Kepel, les crises en Irak et en Palestine ont vicié le débat dans le monde musulman. Les radicaux y ont retrouvé une popularité inespérée.

GÉRALD PAPY

ENTRETIEN

L'islamologue Gilles Kepel était de passage, lundi, à l'UCL à Louvain-la-Neuve. Rencontre.

En quoi, comme vous l'avez écrit dans une tribune du «Monde», «la dégradation de la situation (illustrée par la crise des caricatures) est-elle l'aboutissement du processus mal maîtrisé de la «guerre contre la terreur» de George Bush» ?

Je reviens d'un séjour de quinze jours dans la Péninsule arabique. On ne se rend pas bien compte à quel point l'occupation de l'Irak et la gestion de la seconde intifada par Ariel Sharon en Palestine ont créé une situation volatile où les nerfs sont à vif et où tout prétexte est bon pour «mettre le feu». Cette affaire des «caricatures danoises» aurait pu rester mineure. Mais elle a été montée en épingle... C'est un prétexte qui est surtout le révélateur d'une situation qui me semble assez pourrie.

Autant après le 11 septembre 2001, on avait eu une espèce de résurrection des mouvements qui étaient désireux de se démarquer radicalement du terrorisme; autant aujourd'hui, après les événements de Palestine et d'Irak, les figures qui se réclament d'une hostilité globale à l'Occident ont retrouvé une sorte de popularité qu'elles n'ont jamais eue et dont elles n'auraient jamais rêvé. Ce n'est pas al Qaeda qui tire directement les fruits de l'opération, mais le vocabulaire qu'il a lancé - la justification de l'hostilité à l'autre, le sentiment que l'islam est en guerre contre les impies - finalement, prospère. Les rares voix qui se sont élevées pour demander s'il ne fallait s'interroger sur le fait que ces caricatures existent ne peuvent même plus s'exprimer significativement dans le monde musulman.

Au-delà de la responsabilité des Etats-Unis et d'Israël, au-delà de la manipulation de certains dirigeants de pays musulmans, cette crise ne traduit-elle tout de même pas une fracture sérieuse des civilisations, entre Europe et islam?

Il y a des acteurs dans le monde musulman qui sont désireux de développer cette fracture pour des raisons qui touchent à des intérêts propres. C'est le cas du pouvoir syrien pour desserrer l'étau des accusations portées contre lui à l'occasion de l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri et pour se refaire à bon compte une popularité en jouant le héraut de l'islam assiégé, alors que c'est un régime en principe fondé sur une base laïque. De même pour le président iranien Ahmadinejad, objet de mises en cause internationales à propos du programme nucléaire iranien, qui se drape dans l'étendard de l'islam offensé et se réclame d'une sorte de mouvement tiers-mondiste général face à l'Occident dominateur. On voit bien les effets de manipulation. Mais, en même temps, ce que n'ont pas compris les caricaturistes, c'est que la personne même du prophète dans le monde musulman, chiite et sunnite, est l'objet d'une révérence absolue. Il est l'incarnation suprême des vertus islamiques faites homme et s'attaquer à lui est quelque chose qui, pour le croyant moyen étranger au terrorisme, l'insulte personnellement.

Comment analysez-vous la relative modération observée dans les communautés musulmanes en Europe? Est-ce le signe de l'émergence d'un islam européen?

Il y a eu en Europe, d'un côté les groupes radicaux qui ont essayé de capitaliser sur l'offense faite au prophète afin de marquer la rupture avec les valeurs européennes et construire un sentiment communautariste obsidional; d'un autre côté, une grande partie des musulmans vivant en Europe qui ont compris que le débat ne se posait pas en ces termes-là et qu'ils vivaient dans un univers où est respectée la liberté d'expression. S'ils estiment que celle-ci a outrepassé ses limites, ils peuvent engager des recours juridiques; c'est ce qui s'est passé en France. La situation démontre qu'on aurait tort de croire que les musulmans, en Europe, sont d'ores et déjà, une communauté soudée autour d'un certain nombre d'intérêts exclusifs. C'est un acquis fondamental. Les salafistes font tout ce qu'ils peuvent pour créer le sentiment qu'il existe une communauté islamique close qui se singularisait en fonction d'une dimension culturelle par rapport à son environnement européen. La réalité n'est pas là. Mais c'est une bataille qui se mène au quotidien.

Comment analysez-vous le dernier message diffusé d'Oussama Ben Laden (*), menaçant les Etats-Unis mais évoquant une trêve? Est-ce un aveu de faiblesse à l'aune de la participation des sunnites au processus électoral en Irak?

Contrairement à la Palestine où le Hamas et le Jihad islamique ont su conserver le contrôle de l'insurrection en l'inscrivant dans le cadre du combat palestinien proprement dit, sans laisser al Qaeda entrer dans leur démarche, en Irak, les attentats-suicides, fers de lance de la lutte contre l'armée américaine et le gouvernement à majorité chiite, ont vu une forme d'instrumentalisation de la mouvance al Qaeda par les milieux sunnites. Avec deux conséquences: c'est la première fois depuis le 11 septembre 2001 qu'al Qaeda a réussi à s'inscrire sur un terrain à proprement parler; jusqu'alors, c'était un groupe virtuel qui n'avait d'existence qu'à travers des petites cellules d'activistes capables de faire sauter une discothèque à Bali, un train en Espagne, des restaurants au Maroc... Mais cette implantation de terrain, en même temps, a été l'otage des intérêts particuliers des sunnites irakiens qui ont instrumentalisé Zarqaoui pour obtenir un meilleur deal dans la répartition du pouvoir. La preuve c'est que la majorité des tués en Irak, ce sont des chiites, pas des Américains. Le message de Ben Laden s'inscrit dans la volonté de montrer que, par-delà l'Irak, al Qaeda doit maintenir sa capacité de frapper à l'extérieur.

(*) Gilles Kepel a coordonné un ouvrage collectif, «Al Qaida dans le texte», récemment paru aux éditions Puf.

© La Libre Belgique 2006