Les archives nazies désormais ouvertes

Les historiens respirent. Après la signature hier à Berlin de la nouvelle convention internationale régissant l'accès aux données de détenus de camps de concentration nazis, ils pourront enfin dépouiller les 47 millions de fiches emmagasinées à Bad Arolsen. Pendant des décennies, le Service de recherche de la Croix-Rouge avait irrité l'opinion en limitant strictement l'octroi d'informations aux anciennes victimes.

MARCEL LINDEN
Les archives nazies désormais ouvertes
©AP

CORRESPONDANT EN ALLEMAGNE

Les historiens respirent. Après la signature hier à Berlin de la nouvelle convention internationale régissant l'accès aux données de détenus de camps de concentration nazis, ils pourront enfin dépouiller les 47 millions de fiches emmagasinées à Bad Arolsen. Pendant des décennies, le Service de recherche de la Croix-Rouge avait irrité l'opinion en limitant strictement l'octroi d'informations aux anciennes victimes.

Pendant des années, le directeur suisse du Service de recherche, Charles-Claude Biedermann, et Paul Shapiro, directeur du «Holocaust Memorial Museum» de Washington, s'étaient livrés une bataille ouverte. L'Américain taxait le premier de «négationniste» en «dissimulant» les plus importantes archives du monde sur l'extermination des Juifs. Les directeurs des centres commémoratifs des camps de concentration de Dachau et Buchenwald critiquèrent eux aussi le «verrouillage» pratiqué par la Croix-Rouge.

Discrètement viré

Le 16 mai dernier à Luxembourg, les onze Etats qui supportent le Service de la recherche, l'Allemagne, les Alliés occidentaux, la Belgique, la Pologne, etc. décidèrent de libéraliser le système: chaque pays membre obtiendrait une copie informatisée des archives et pourrait régler la protection des données selon les normes nationales. Hier, à Berlin, huit des onze Etats ont signé la convention. Les trois qui ne l'ont pas encore fait, ont promis de s'exécuter prochainement.

A l'origine, en 1945, les Alliés avaient voulu régler le sort de millions de «personnes déplacées» étrangères, travailleurs forcés et rescapés des camps de concentration. Ils concentrèrent les archives des camps nazis dans une ancienne caserne SS de Bad Arolsen, petite ville d'eau du nord de la Hesse. Elles contiennent 47 millions de fiches et 30 millions de pages de documents sur le sort de 17,5 millions de détenus. On parle abusivement «d'archives de l'holocauste».

En fait, l'extermination proprement dite dans les camps d'extermination comme Birkenau n'a pas laissé de traces documentaires; les nazis n'ont noté que les noms de ceux capables de travailler pour «l'Endsieg», la victoire finale. Dans les placards d'Arolsen on conserve aussi les «effets» des détenus dans des milliers de sachets de papier brun. Tout y est classé selon l'ordre alphabétique, de A comme Auschwitz à S comme Stutthof. Un «Totenbuch» (livre des morts) de Buchenwald, rédigé par la SS en 1944, énumère précisément nom, numéro de détention, heure et cause du décès, les noms de ceux «abattus pendant une tentative d'évasion» étant soulignés en rouge.

Comme les dossiers signalent aussi, souvent abusivement, l'homosexualité de détenus, il est évident que ces données ne peuvent être consultées que par des personnes dignes de confiance. A Bad Arolsen, on a eu beaucoup à faire après l'an 2000 quand l'Allemagne a payé des dédommagements aux anciens travailleurs forcés; ici, les ayants droit ont obtenu des copies certifiant leur détention. Charles-Claude Biedermann, qui avait été le taciturne directeur des archives d'Arolsen pendant 22 ans, fut discrètement viré en juin.

© La Libre Belgique 2006