Saltimbanque, un métier d'avenir

Laurence Bertels

A Montréal

Là-bas, sur l'autre rive de l'océan, à l'extrême-est de Montréal, dans le quartier le plus malfamé de la métropole, grandit la Cité des arts du cirque. Installé sur l'ancienne plus importante décharge de la ville, cet ensemble de verre et de modernité fait le pari de rendre vie à tout un quartier et surtout de développer un important pôle international du cirque qui connaît au Canada le succès que l'on sait. Il suffit de préciser que le Cirque du Soleil, véritable multinationale qui emploie quatre mille personnes, y a construit son siège social, pour mesurer l'ambition du projet.

De verre et de lumière

C'est donc à Saint-Michel qu'ont été érigés trois imposants bâtiments de verre et de lumière, labellisés écologiques, en prime. Construite en hauteur, sur six niveaux, l'école du cirque fait face au Cirque du Soleil et à la Tohu, lieu moderne de diffusion des arts du cirque et sorte de Maison de la culture appelée à travailler en étroite collaboration avec les habitants du quartier, souvent immigrés et défavorisés.

"On associe toujours Montréal au nouveau cirque mais il n'y avait, jusqu'ici, aucun lieu de diffusion pour ce type de spectacle. Aujourd'hui, le Montréalais qui veut se rendre au spectacle, ou l'étranger qui débarque et veut voir du cirque, sait où aller", nous confie Camille Begin, chargée de communication à la Tohu.

La plus grande compagnie belge de cirque, Feria Musica, y présentera d'ailleurs son éthéré et ludique "Vertige du papillon" du 20 février au 3 mars 2007. Heureux hasard, lors de notre passage au Québec, la Tohu programmait "Traces" par les Sept doigts de la main, compagnie phare de nouveau cirque qui vit une très belle aventure et qui a quasiment fait le tour du monde avec son spectacle précédent.

Préjugés

Pourtant, aujourd'hui encore, lorsqu'un enfant déclare à ses parents qu'il veut devenir artiste, danseur, comédien, musicien ou pire, saltimbanque, ceux-ci l'orientent fermement vers des études sérieuses. Il sera toujours temps d'apprendre à jongler ensuite. Sait-on, cependant, que sur le marché de l'emploi, grand manitou des temps modernes, on constate une pénurie d'artistes de cirque ? International, ce marché-là est en effet de plus en plus diversifié et le cirque, dans ses formes néoclassiques et contemporaines, voit sans cesse son public s'accroître.

Le Cirque du Soleil a largement contribué à ce changement. Il n'est cependant pas le seul. Plusieurs créateurs intègrent le cirque dans leur chorégraphie ou dans leur pièce de théâtre et sont alors à la recherche de Circassiens chevronnés. D'où le succès grandissant des écoles de cirque où l'on apprend à jongler, à grimper au mât chinois, à défier les lois de l'équilibre, à multiplier les sauts arrière sur trampoline. Et sans l'école de Montréal, le Cirque du Soleil n'aurait tout simplement pas vu le jour.

Les débuts de l'aventure

Fondée en 1981 par Guy Caron, comédien et artiste de cirque, et par Pierre Leclerc, gymnaste d'élite, elle se lance dans l'aventure à l'heure où peu d'écoles du genre existent, en dehors de l'Europe de l'Est ou de l'Asie. Rapidement, une première promotion sort de l'école et fonde le Cirque du Soleil. Vingt-cinq ans plus tard, des liens subsistent entre l'école et le Cirque du Soleil mais des centaines d'autres débouchés s'ouvrent aux apprentis acrobates. Ils pourront choisir la voie de la "sécurité" en postulant au Cirque du Soleil, ou chez Cavalia, nouvelle compagnie, et succes story canadienne, de cirque équestre qui sera à Bruxelles dès le mois de mars. Ils pourront aussi créer leur propre compagnie ou se faire engager pour leurs talents multiples dans un des nombreux spectacles pluridisciplinaires qui voient régulièrement le jour 1.

Verticalité et stabilité

D'abord logée à l'ancienne Gare Dalhousie, lieu de prédilection, de voyage et de symboles idéalement situé dans le vieux Montréal et ce dans la bonne vieille tradition du cirque en ville, l'École nationale de Cirque a déménagé en 2003 pour s'installer dans sa nouvelle structure de verre et de hauteur. D'abord sous chapiteau à la périphérie des villes, elle s'est ensuite installée dans des bâtiments, au coeur des cités, semblables aux théâtres d'alors, en ce compris les marches d'accès à la salle et donc à la culture. Sa construction a fait l'objet d'un concours d'architecture international. C'est finalement le pari de la verticalité et de la durabilité qui l'a emporté, une école devant dégager une impression de stabilité contrairement au cirque, toujours nomade.

Elle compte 120 élèves dont 25 pc d'étrangers venus de France, d'Italie, de Suède, d'Angleterre, de Suisse, des États-Unis ou d'Amérique du Sud et bien sûr de Belgique, l'école de Montréal et celle de Bruxelles, l'Esac, entretenant des très bons rapports. Différents programmes sont proposés aux étudiants, allant de la simple école de loisirs à la formation collégiale (Bac + 2) en passant par une option secondaire qui permet aux jeunes dès 12 ans de se former aux techniques du cirque tout en suivant un cursus complet et moyennant, bien sûr des semaines de 40 heures.

A 18 ans, lors du choix de carrière, ils pourront soit s'orienter vers un autre métier, soit persévérer dans les saltos arrières.

Demain

Pour rêver à demain, les élèves n'ont qu'à regarder par la fenêtre. De l'autre côté de la rue trônent le siège social du Cirque du Soleil et la Tohu, étonnant bâtiment, liant tradition et modernité, comme pour ne pas renier les racines du cirque.

Circulaire, respectueux de l'environnement et partenaire de l'industrie pour construire un parc urbain de la taille de celui de Montréal, sur l'ancienne décharge, le bâtiment ose, à l'intérieur, le contraste de murs noirs et rouges. Il expose en permanence une collection de vieilles affiches de cirque aux visions parfois coloniales ou paternalistes et propose surtout une très belle exposition permanente dans le couloir arrondi d'accès à la salle. Dans des alcôves géométriques aux tailles différentes, fermées par des vitres lisses d'aujourd'hui, signes du passé et d'une certaine culture tel un costume d'Auguste aux fils cousus d'or. Dans la salle, les "Traces" des Sept doigts de la main, une compagnie qui a la sympathie du public montréalais branché.

Fébrilité et chaos

Dès l'entrée dans la Tohu, on perçoit cette fébrilité propre aux jeunes de corps ou d'esprit inscrits dans la mouvance de la contemporanéité.

Héloïse Bourgeois, seule fille de la bande, coquine et craquante, Francisco Cruz, Raphaël Cruz, Brad Henderson et Will Underwood se connaissent comme les doigts de la main. Les quatre garçons s'entraînent ensemble aux techniques de cirque depuis leurs 8 ans, âge auquel ils se côtoyaient au San Francisco Circus Center. Ils ne se sont pas quittés depuis. En 2002, ils entrent à l'École nationale de Cirque et rencontrent Héloïse, jeune Française qui a, à son actif, quinze ans de voltige équestre, dix ans de trampoline et cinq années de ballet. En 2005, ils rejoignent la Cie des Sept doigts de la main pour y créer leurs "Traces".

Sur scène, c'est le chaos. Que conserver en cas d'apocalypse ? Le compte à rebours a commencé. L'ambiance street frôle celle théâtrale de vieux fauteuil en cuir. Instants de lecture la tête en bas, notes pianotées, cadavres exquis tracés au sol, skateboard, main à main, chant, humour et surtout, de bout en bout, une vraie énergie poétisée. C'est humain, personnel, fragile, novateur, audacieux et tellement généreux. La salle, comblée, se lève pour un tonnerre d'applaudissements.

Dehors, on aperçoit les lumières de la ville. On s'arrête dans un "couche-tard" pour acheter quelque breuvage en espérant que ces "Traces"-là traverseront l'Atlantique.

1. Infos : Web www.tohu.ca