La croisade blanche d'Alain Hubert

"En réalité, si nous sommes heureux ou en souffrance vis-à-vis de la nature, c'est bien parce que nous en faisons partie intégrante. Ce patrimoine vital est notre matrice, notre étoffe, notre existence même".

Frédéric Loore
La croisade blanche d'Alain Hubert
©BELGA

"En réalité, si nous sommes heureux ou en souffrance vis-à-vis de la nature, c'est bien parce que nous en faisons partie intégrante. Ce patrimoine vital est notre matrice, notre étoffe, notre existence même". C'est Jean-Louis Etienne qui s'exprime de la sorte, dans "Le pôle intérieur" (*), l'ouvrage autobiographique dans lequel il se livre sans fard, avec ses interrogations et ses engagements. Nul doute que son alter ego belge, Alain Hubert, souscrive à sa vision. Après tout, ils se ressemblent : l'un et l'autre ont tracé leur route aventureuse au plus près de la vie.

Amoureux du bois, Alain Hubert aurait pu se contenter d'exercer son talent d'ébéniste. Mais formé à l'école des sciences - il est ingénieur civil diplômé de l'UCL -, le Bruxellois a préféré donner libre cours à sa soif de connaissance. A son goût pour les horizons lointains aussi. Très tôt, il s'est découvert une passion pour les grands espaces. Alpiniste chevronné devenu guide de haute montagne, il a marché sur les traces des conquérants de l'inutile et poussé la porte des huit mille himalayens.

Par la suite, l'explorateur a répondu à l'appel des pôles. Ses expéditions arctiques et antarctiques l'ont rendu célèbre et lui ont permis de figurer au panthéon des nouveaux aventuriers. Mais à l'instar de Nicolas Hulot, après avoir découvert " la beauté et la sauvagerie des phares les plus éclatants de la planète ", il s'est fait un devoir d'alerter le public au sujet des périls écologiques qui les menacent.

Depuis longtemps, les corps à corps avec la nature hostile ne suffisent plus à Alain Hubert. Il éprouve le besoin d'explorer de nouveaux territoires en resserrant ses liens avec l'environnement. C'est le sens de sa démarche à la Fondation Polaire Internationale (IPF) dont il est le cofondateur. Convaincu de l'importance de la recherche scientifique polaire comme vecteur d'éducation, il s'emploie à sensibiliser l'opinion à l'impact des changements climatiques. Sa mobilisation de tous les instants en faveur de cette cause l'a conduit à concevoir un projet pharaonique : la construction d'une nouvelle station belge de recherche en Antarctique. Baptisée " Princesse Elisabeth ", la base verra le jour sur le continent blanc au cours de l'Année Polaire Internationale (IPY) 2007-2008.

Cette entreprise, donne la possibilité à la Belgique de mener d'importants travaux sur le réchauffement climatique ; mais en outre, elle lui permet de renouer avec le passé glorieux de ses expéditions antarctiques, au temps où Adrien et Gaston de Gerlache portaient haut les couleurs nationales en terre australe.

Alain Hubert, en digne héritier de ces pionniers du pôle Sud, parle avec passion de cette formidable aventure humaine et scientifique : "La mise en route de la station pousse d'abord le gouvernement fédéral à prendre ses responsabilités en matière de recherche fondamentale et, en particulier, par rapport aux changements climatiques", explique l'environnementaliste, récompensé en 2003 par le prix Georges Lemaître pour sa contribution à la science. "Ensuite, c'est un projet phare de dimension populaire, qui s'inscrit dans l'histoire et qui va chercher des forces vives pour projeter une vision. Techniquement, il s'agit d'une station "zéro émission", la première de ce genre dans le monde. Ce qui nous vaut l'intérêt de la communauté internationale, plus précisément celui des Américains qui souhaitent nous associer à un programme de la Nasa concernant Mars !"

"Rendez-vous compte que les grandes nations, l'Angleterre, l'Allemagne ou la Chine, qui construisent également une station ; non seulement, elles ne parviendront pas à la terminer en une année comme nous, mais en plus elles atteindront au mieux 40 % d'énergie renouvelable. La Belgique révolutionne les standards dans le cadre du Traité international sur l'Antarctique auquel adhèrent 46 pays. Cet événement doit contribuer à une meilleure prise de conscience générale ainsi qu'à la mobilisation résolument positive de l'opinion en faveur de la lutte contre le réchauffement".

Cette prise de conscience est réelle aujourd'hui. On le constate dès lors que les questions environnementales montent en puissance dans le débat public. L'inquiétude grandit à mesure que l'activité humaine bouleverse les équilibres naturels et nous menace d'une crise écologique sans précédent.

"Demain, nos quatre grandes préoccupations environnementales concerneront l'eau, la pollution, l'énergie et la biodiversité ", analyse Alain Hubert.

" Ceci en raison de l'augmentation croissante de la population mondiale associée au mode de vie consumériste des sociétés occidentales, héritage de la civilisation industrielle de l'après-guerre ".

Si l'humanité a aujourd'hui rendez-vous avec son avenir, c'est en raison de sa propension à "consommer" la nature avec une voracité que lui confère son sentiment de toute puissance.

C'est bien l'avis d'Alain Hubert qui observe que "l'histoire de l'homme, c'est aussi celle de la domination de la nature et de luttes incessantes contre elle, qui ont conduit au développement de la société actuelle. On s'aperçoit maintenant que nous avons engendré un sérieux problème auquel les dérèglements climatiques nous sensibilisent. A savoir que l'augmentation de la concentration en CO2 dans l'atmosphère, cause du réchauffement, est due à l'exploitation des énergies fossiles et à la fabrication du ciment."

"Dès lors que l'origine de ce rejet de dioxyde de carbone est clairement identifiée, et que l'on sait par ailleurs qu'il faut trois mois dans la basse atmosphère pour que tout soit mélangé, cela signifie que dans cinquante ans, on ne pourra pas se dire en Europe et en Belgique en particulier, qu'après tout, ceci ne nous concerne pas."

Tous concernés. Le sommes-nous vraiment en Occident, ou bien continuons-nous à raisonner en vase clos, feignant de croire à la protection illusoire de frontières désuètes ? L'explorateur sait, lui, à quoi s'en tenir : "Qu'on le veuille ou non, les changements climatiques sont devenus l'affaire de tous. D'où la nécessité de réfléchir ensemble à des solutions globales. Il y a là, peut-être, une chance pour que nos sociétés fassent preuve d'une nouvelle solidarité. Etant conscient de l'importance de la problématique énergétique, la question est de savoir de quelle façon on va s'y prendre pour faire évoluer nos habitudes, alors que notre situation nous paraît assez confortable en dépit de la montée des océans ".

Cette mutation, notre monde n'y échappera pas s'il veut relever le défi environnemental. Mais par quoi doit-elle passer ? Par une rupture écologique comme le préconisent d'aucuns ? Une révolution dans les modes de consommation, de production, de transport, d'habitat ? A terme sans doute.

Pour y parvenir, Alain Hubert est favorable à la politique des petits pas. " Je ne crois pas à l'idée de rupture écologique", précise-t-il d'ailleurs.

" Des mesures énergiques sont nécessaires, mais elles ne sont pas applicables du jour au lendemain. Prenons le secteur du transport routier : on sait désormais que le pic de pétrole est atteint au niveau mondial et que la production va lentement diminuer, peut-être même brutalement à un moment donné. On découvre en outre moins de gisements que l'on en exploite ; et l'exploitation de ceux que l'on découvre réclame davantage de moyens financiers. Or, le pétrole demeure vital pour le développement de nos sociétés qui le consomment sous de multiples formes."

" Malgré cela, que se passe-t-il ? On produit toujours plus de véhicules, entre autres des camions dont le tonnage ne cesse d'augmenter. C'est un non-sens total. Dans ce domaine comme dans d'autres, nous allons devoir changer de politique, mais pas d'un jour à l'autre, vu les épineuses questions économiques et sociales que cela va entraîner. Il faut entamer maintenant ce long processus, qui doit s'amorcer au départ des citoyens rendus attentifs au respect de tous les petits gestes écologiques."

Ces gestes - couper l'eau, éteindre la lumière, isoler sa maison, renoncer à la voiture, etc. - ont deux vertus aux yeux de l'aventurier des glaces : " Pratiqués par tous, ils ont en premier lieu un impact réel sur l'environnement. En second lieu, ils habituent les gens à s'interroger au sujet de leur bilan énergétique. Le public ignore, par exemple, que la consommation importante que nous faisons en Europe de la viande implique une culture intensive, consommatrice d'engrais et de pesticides, mais aussi de pétrole indispensable au fonctionnement des engins agricoles. Au final, 80 calories de pétrole sont nécessaires pour produire une calorie alimentaire !"

"Le fait de se soucier au quotidien de son empreinte écologique va forger des habitudes indispensables, préalablement à la prise de mesures à grande échelle par les pouvoirs publics. Je songe ici notamment à la taxation du transport routier. Il faut savoir qu'un usager du train paie les infrastructures ferroviaires en achetant son ticket, au contraire du transporteur qui utilise gracieusement les infrastructures routières. Il y a des disconnexions dans l'usage du bien commun qui vont être exacerbées à l'avenir par la problématique des changements climatiques ".

Fort de ce constat, Alain Hubert considère que parmi les choix à planifier pour le futur, ceux relevant de la politique énergétique sont primordiaux. "L'un des véritables enjeux, à la fois économique et écologique, concerne l'énergie et les marchés de l'énergie".Sachant que le prix de celle-ci n'aura de cesse de s'accroître, "il faudrait pouvoir anticiper ce mouvement fatal à la hausse du coût de l'énergie en l'augmentant graduellement tout en tenant compte des conséquences sociales, pour ne pas pénaliser que les franges basses de la population de loin les moins énergivores. Néanmoins, si l'on veut favoriser de nouvelles habitudes de consommation, on ne peut échapper à une réflexion en profondeur sur l'énergie, son prix, son utilisation et la place qu'elle occupe dans la société." Parole de sage...

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