"Nous étions tellement éloignés"

A l'est du Rideau de fer,on a vécu les années 1956et 1957 autrement, rappelleBronislaw Geremek. Pourtant, l'Union célèbre 50années passées "ensemble".

Sabine Verhest

La déclaration, qui applaudira dimanche à la fin de "la division contre-nature" du vieux continent grâce au "désir de liberté des peuples d'Europe centrale et orientale" , a été portée par une Allemande de l'Est, Angela Merkel. Le logo "Ensemble depuis 1957", célébrant le jubilé des traités de Rome et la construction qui a suivi, a été imaginé par un Polonais, Szymon Skrzypczak. Mais où étaient-ils ces Slovènes, Roumains, Tchèques, Polonais et autres Lettons en 1957 ? Et qu'en pensent-ils, de cet anniversaire, ces Européens qui ont vécu séparés pendant toutes ces années, de l'autre côté du Rideau de fer ?

"Une telle célébration est toujours importante pour nous tous, membres de l'Europe unie", estime la Hongroise Magda Kosane Kovacs. "Notre histoire est tout à fait différente, nous étions membres d'une collectivité que nous n'avions pas choisie, mais du point de vue géographique, culturel ou historique, nous avons toujours été une partie de l'Europe" " Nous étions membres de la famille avant 1940 Nous avons gardé ce sentiment dans nos coeurs et nous voulions la retrouver il y a une vingtaine d'années", à la libération.

En même temps, si l'élargissement de 2004 "a donné un sentiment d'unité, aussi bien économique qu'administrative, il reste difficile de réunir les mémoires", déclare l'eurodéputé libéral polonais Bronislaw Geremek. Alors quand il regarde le logo "Ensemble depuis 1957", il y voit "plus un appel et un espoir qu'une description de la réalité" . "Si le slogan dit "Nous sommes ensemble", je demande "Pourquoi voulons-nous être ensemble ?" Il n'est pas mauvais de se poser cette question. L'Europe a besoin de savoir que ses citoyens la veulent, malgré les différences de culture et de mémoire."

"Des problèmes plus près"

De 1957, peu gardent un souvenir vif. "On n'en a pas fait grand cas dans ma pauvre Lituanie" , raconte l'eurodéputé conservateur Vytautas Landsbergis qui, âgé de 24 ans à l'époque, était jeune diplômé de musique du Conservatoire. "Le Rideau de fer était une réalité. Nous n'avons reçu que des nouvelles bien filtrées , témoigne Magda Kosane Kovacs, adolescente en 1957. Je n'ai découvert ces traités qu'adulte, dans les années 80, quand nous avons commencé à connaître la vie réelle de l'Europe unie et à voir le décalage."

Quand on a vécu de l'autre côté du Rideau de fer, on garde plutôt en mémoire la dénonciation des crimes de Staline par Khrouchtchev en URSS, l'insurrection ouvrière de Poznan en Pologne ou la révolution hongroise en 1956, que la signature des traités de Rome. "Les événements qui se sont déroulés dans notre environnement étaient plus importants pour nous. Je sais qu'il n'est pas de bon ton de dire cela aujourd'hui, et je ne veux pas dire que ce n'était pas intéressant pour nous, mais il y avait des problèmes bien plus sensibles tout près" , explique Landsbergis.

"Je me rappelle du récit de la signature des traités mais c'était tellement éloigné de notre expérience personnelle et collective..." Quand le jeune historien est arrivé à la Sorbonne en 1957, il a "observé le processus pendant une année à travers la presse française mais, à ce moment, je ne me rendais pas compte de son importance historique. Je ne l'ai compris qu'ensuite" . Mais, de ce côté-ci, étaient-ils finalement si nombreux à l'avoir compris ?

© La Libre Belgique 2007