L'espace de liberté se réduit encore

Le 7 novembre, la Tunisie célébrera le 20e anniversaire de l'accession au pouvoir du président Zine el Abidine Ben Ali. La Fondation internationale pour la protection des défenseurs des droits de l'homme "Front Line" a voulu, à cette occasion, dressé un bilan de la situation des droits humains dans ce "pays proche", comme le vantait il y a quelques années la publicité.

L'espace de liberté se réduit encore
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Gérald Papy

Le 7 novembre, la Tunisie célébrera le 20e anniversaire de l'accession au pouvoir du président Zine el Abidine Ben Ali. La Fondation internationale pour la protection des défenseurs des droits de l'homme "Front Line" a voulu, à cette occasion, dressé un bilan de la situation des droits humains dans ce "pays proche", comme le vantait il y a quelques années la publicité. Elle avait invité jeudi à Bruxelles la journaliste, Sihem Bensedrine, une des grandes figures de la défense des libertés face à la répression d'une "petite dictature tolérée et tolérable" aux yeux de beaucoup d'Occidentaux.

Que retient Sihem Bensedrine de ces vingt dernières années ? "Il y a vingt ans, matériellement, je vivais mieux. Je pouvais écrire librement. Nous pouvions nous réunir librement et manifester. En vingt ans, le pouvoir de Ben Ali nous a permis d'organiser une seule manifestation, celle contre la guerre en Irak, en 2003". Certes, Mme Bensedrine reconnaît l'acquis d'une certaine réussite économique. "Mais cette réussite économique n'est pas au niveau de nos capacités".

Pour la courageuse défenderesse des droits de l'homme, la Tunisie depuis vingt ans, c'est l'histoire d'un gâchis et d'une occasion manquée. Ce pays avait "une chance réelle d'instaurer une démocratie du fait de ses traditions et de ses atouts au niveau social et économique, explique-t-elle. Mais la Tunisie a été prise en otage par une famille".

La lutte contre l'extrémisme islamiste y a été dévoyée en répression de toute opposition, démocratique y comprise. Résultat : "On a produit une désertification de l'espace de débat public. Ce qui conduit, notamment aujourd'hui, à l'émergence d'une mouvance islamiste salafiste qui auparavant, n'avait pas droit de cité, car elle était jugée trop rétrograde par rapport au niveau d'éducation de la population", diagnostique Sihem Bensedrine. La journaliste s'inquiète en particulier du sort de nombreux jeunes; "ces jeunes qui constatent que pour eux, tout se ferme"; "ils éclatent".

Ménager le pouvoir

Face à ce constat accablant, la porte-parole du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) déplore le désintérêt qu'affiche l'Union européenne à l'égard de l'état des libertés fondamentales en Tunisie. Elle qui a eu des entretiens avec des fonctionnaires dépendant de la commissaire aux Relations extérieures, Benita Ferrero-Waldner, dénonce une certaine complaisance à l'égard de la dictature de Ben Ali.

Et si l'argument de la "guerre contre le terrorisme" ne lui est plus opposé pour justifier cette attitude comme il pouvait l'être dans les années qui ont directement suivi les attentats du 11 septembre, elle a l'impression qu'on essaye de lui faire comprendre qu'il faut ménager le pouvoir en place parce que, somme toute, il pourrait se targuer d'une réussite économique et de succès contre les islamistes. A voir.


Grève de la faim pour un local Depuis le jeudi 20 septembre, la secrétaire générale du Parti démocratique progressiste (PDP, opposition légale), Maya Jribi, et Néjib Chebbi, son prédécesseur, mènent une grève de la faim pour protester contre les menaces qui pèsent sur l'utilisation de leur bureau, un des rares espaces de liberté publique encore ouvert à Tunis. En fait, le propriétaire du lieu a engagé une procédure judiciaire en extrême urgence sous prétexte que le local était destiné aux activités de l'hebdomadaire "al Mawkel", la publication du PDP, et pas à celles du parti lui-même. Pour Sihem Bensedrine, il s'agit d'une nouvelle illustration de la stratégie du pouvoir visant à faire taire les voix de l'opposition démocratique. " C'est un aspect concret de la répression", commente-t-elle. Un constat confirmé par Vincent Forrest, directeur du bureau de l'organisation "Front Line" à Bruxelles. Celui-ci rappelle les difficultés qu'il a rencontrées pour mener à bien une mission de l'organisation, du 19 au 24 mai 2007. Il a notamment été contraint de tenir une réunion avec des défenseurs des droits de l'homme dans un... grand magasin. Vincent Forrest dénonce aussi les pressions qui sont exercées sur leur famille pour entraver le travail des militants des droits humains. Il en va ainsi de ces magistrats nommés à des centaines de km de leur domicile pour rendre leur vie de famille particulièrement pénible.