La morale en pays catholique

Là, c'est un attrape-souris avec une liasse de billets à la place du fromage. Ici, des politiciens magouilleurs qui encaissent des mallettes d'argent et tremblent de colère à l'idée de voir les jumeaux justiciers s'affirmer au pouvoir en Pologne. Corrompus et mafieux de tout poil n'ont qu'à bien se tenir : les conservateurs leur promettent, par affiches électorales et clips de série B interposés, de continuer le grand nettoyage à l'issue des élections législatives de dimanche.

SABINE VERHEST ENVOYÉE SPÉCIALE EN POLOGNE

Là, c'est un attrape-souris avec une liasse de billets à la place du fromage. Ici, des politiciens magouilleurs qui encaissent des mallettes d'argent et tremblent de colère à l'idée de voir les jumeaux justiciers s'affirmer au pouvoir en Pologne. Corrompus et mafieux de tout poil n'ont qu'à bien se tenir : les conservateurs leur promettent, par affiches électorales et clips de série B interposés, de continuer le grand nettoyage à l'issue des élections législatives de dimanche.

C'est dans une atmosphère politique baignée de scandales à répétition, qui mouillaient la gauche et les milieux d'affaires, que les frères Kaczynski avaient remporté les élections législatives et présidentielle en 2005. Leur ambition de restaurer l'ordre moral et de balayer une IIIe République qu'ils jugent faible, corrompue et contrôlée par des réseaux politico-économiques ombrageux, avait réussi à séduire la majorité des Polonais, et pas seulement parmi les vieilles dames aux bonnets tricotés qui constituent leur électorat privilégié. "Nous avons limité ce phénomène pendant les deux dernières années, sans le supprimer tout à fait", analyse Lech Kaczynski, reparti de plus belle en croisade pour la IVe République, "une nouvelle pratique sociale et politique" à instaurer "pour des raisons morales et pragmatiques", nous dit-il.

Le capitalisme en Pologne est né "d'une décision politique", "ce n'était pas naturel", rappelle le Président. "Certains mécanismes de transfert du capital aux mains privées étaient simples, d'autres étaient compliqués, certains étaient légaux, d'autres criminels." Ceux qui ont le mieux tiré leur épingle du jeu appartenaient "aux services secrets et à la nomenklatura". "Non seulement des gens, très intimement liés à l'ancien système totalitaire, n'ont pas été passibles de peine, mais en plus ils ont obtenu des privilèges. Ce n'est pas bon, pour des raisons morales." Ainsi, par exemple, "certaines entreprises importantes, notamment dans les médias, ont été mises en place avec de l'argent obtenu de manière illégale", assure Lech Kaczynski. "Pour autant qu'on eût des copains, des arrangements, il était possible d'obtenir un crédit bancaire énorme et de ne pas le rembourser. C'était possible parce que l'Etat était très faible."

Ce réseau formé d'anciens collaborateurs et corrompus, "je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure explication du phénomène de la corruption", ironise l'historien Jan Kula. Mais le Président, lui, en est convaincu et a "la volonté de réagir", en faisant "éclater" les liens entre milieux économiques et politiques. "C'est l'objectif de base de la IVe République" et "l'objet d'un combat très brutal en ce moment" entre les partis en campagne.

La révolution morale, comme l'imaginaient les conservateurs (PiS), les ultracatholiques de la Ligue des familles polonaises (LPR) et les populistes d'Autodéfense en coalition jusqu'à l'été, valorisait la lutte anticorruption, exacerbait les sentiments patriotiques et s'immisçait dans la vie privée - avec plus ou moins de bonheur, vu les scandales sexuels et financiers qui ont éclaboussé le populiste Andrzej Lepper. Que la Pologne adhère à l'Union européenne, soit, mais qu'elle en adopte ses comportements dépravés, jamais !

La situation est devenue carrément ridicule quand la porte-parole de l'Office gouvernemental de protection de l'enfance, Ewa Sowinska, a demandé en mai dernier une enquête psychologique pour déterminer si le sautillant Tinky Winky, le personnage violet des Teletubbies, l'émission de télévision pour tout-petits, n'encourageait pas "un style de vie homosexuel" en portant un sac à main rouge ! Les psychologues ont réussi à la convaincre du contraire.

Tout cela prêterait à rire si la situation des homosexuels n'était pas dramatique en Pologne. "Les gens nous assimilent à des pervers ou des pédophiles", explique Mirka, une jeune professeur d'anglais de Wroclaw, ville dynamique et florissante de l'Ouest. Dans un pays qui les juge "anormaux", "les homosexuels ne sont pas très émancipés", estime Robert Biedron, le président de la Campagne contre l'homophobie. "Ils ont grandi dans une société où on menace de les tuer, où on les dit malades, et ils finissent par le croire... Je suis allé chez un psy, qui m'a dit d'aller me faire soigner." L'un d'eux, qui s'était rendu chez un médecin pour demander conseil, en est ressorti avec celui de se rendre plutôt "chez un vétérinaire"... Soucieuse de ses ouailles, l'Eglise catholique publie un grand nombre d'ouvrages sur l'homosexualité et organise des thérapies pour les aider à "guérir". Et "les gens y vont". Car l'homosexualité est un véritable tabou dans les familles, où elle est souvent mal vécue par l'entourage. Elle suscite aussi des réactions violentes, à l'instar de celles des crânes rasés du Renouveau national de Pologne qui déboulent régulièrement pour en découdre lors des activités organisées par la communauté "holebi". Aussi beaucoup "se marient, ont des enfants et prétendent être de bons maris", soupire Robert Biedron. "Nous vivons comme dans une prison invisible."

Pour le jeune homme, il n'y a pas de doute : la société polonaise, traditionnelle et catholique, s'est refermée depuis l'élection des frères Kaczynski. Conservateurs et extrémistes au pouvoir durant presque deux ans "ont réveillé les mauvais instincts des gens, et on en payera le prix pendant des années".

Lorsqu'il était encore maire de Varsovie, Lech Kaczynski avait interdit une parade gay pour "obscénité". La condamnation de sa décision par la justice n'a pas mis les revendications homophobes en veilleuse, au contraire. Les langues se sont déliées et les mesures multipliées. L'ex-ministre de l'Education, Roman Giertych (LPR), a ainsi licencié l'an dernier MirosÅ‚aw Sielatycki, le directeur du Centre national de formation continue des enseignants, pour avoir publié la version polonaise de "Compass", un guide officiel du Conseil de l'Europe, rappelant notamment que toute forme de discrimination en raison de l'orientation sexuelle était interdite. L'ultracatholique a aussi annoncé, en mars dernier, des mesures de répression contre "la propagande homosexuelle à l'école", prévoyant licenciements (d'un professeur gay par exemple), amendes et peines d'emprisonnement. Et la nomination cet été d'un nouveau ministre de l'Education, Ryszard Legutko, auteur d'un essai intitulé "Je n'aime pas la tolérance", n'a pas été de nature à apaiser les esprits.

Inutile de dire que le drapeau arc-en-ciel n'est pas prêt de flotter sur les quelques bars gay-friendly de Varsovie. Ni qu'on trouvera plus facilement le H2O, l'un des deux seuls endroits accueillants pour les homos de Wroclaw, caché dans les méandres de la ville.

Inquiet des dérives, le Parlement européen a voté l'an dernier une résolution dans laquelle il se déclarait "profondément préoccupé par la montée générale de l'intolérance raciale, xénophobe, antisémite et homophobe en Pologne, alimentée notamment par des tribunes religieuses telles que Radio Maryja, qui est également critiquée par le Vatican en raison de son discours antisémite". Le Premier ministre Jaroslaw Kaczynski avait réagi en estimant que l'assemblée adoptait des résolutions "parfois pour le moins discutables". Conscients du réservoir électoral que les auditeurs de la radio de Torun représentent, les députés et ministres conservateurs se sont succédé sur les ondes durant cette campagne, pour promettre de restaurer les traditions chrétiennes de leur beau pays et mettre en garde contre une victoire de l'opposition qui s'attaquerait aux valeurs "en légalisant le mariage homosexuel et l'avortement". L'avortement : cette "euthanasie non volontaire des enfants", comme la qualifie officiellement la ministre des Affaires étrangères Anna Fotyga.

Des membres de la coalition au pouvoir ont tenté d'agir également sur ce front. La Ligue des familles voulait interdire totalement l'avortement, qui n'est déjà plus permis en Pologne qu'en cas de viol ou d'inceste, de danger pour la santé de la femme et de malformations graves du foetus. L'idée était d'introduire dans la Constitution-même la phrase selon laquelle "la vie humaine est protégée par la loi à compter de la conception jusqu'à la mort naturelle". Des milliers de "défenseurs de la vie" ont manifesté fin mars à Varsovie à l'appel de Radio Maryja en faveur de cet amendement, tandis que les organisations féministes et la gauche ont organisé plusieurs marches en faveur des "droits de la femme".

Politiquement, "la situation n'est pas favorable" à un assouplissement de la loi, constate l'ex-communiste Marek Borowski (LiD), ancien président de la Chambre. "Nous sommes pour le libre choix des femmes", "mais la grande majorité reste sous l'influence de l'Eglise et il n'y a aucune chance que le prochain parlement adopte une loi en ce sens". Comme l'explique Nelly Rokita, conseillère personnelle du président Kaczynski, "nous sommes une société de gens croyants et nos femmes ont cette responsabilité supplémentaire devant Dieu" de mettre leurs enfants au monde.

"L'hypocrisie est totale", réagit la philosophe Magdalena Sroda, ancienne déléguée à l'égalité entre hommes et femmes, un poste de plénipotentiaire que les conservateurs, une fois au pouvoir, se sont empressés de supprimer au grand dam de l'Union européenne. Officiellement, le nombre d'IVG s'élevait à 176 cas en 2006 mais, d'après un rapport de la Fédération pour les femmes et le planning familial, les avortements clandestins avoisineraient les 80 000 au moins. Il suffit d'ouvrir le journal "Zycie Warszawy" par exemple, de repérer l'une des petites annonces "Ginekolog pelny zakres" (service complet), d'appeler le numéro de portable qui suit et de se rendre au lieu de rendez-vous muni de quelques centaines d'euros. Certaines, les plus fortunées, partent à l'étranger, d'autres se débrouillent, non sans danger, notamment en se procurant des pilules abortives sur Internet.

Mise face à cette réalité, Nelly Rokita fait mine de tomber des nues. Puis préconise l'écoute des femmes en détresse, suggère l'abandon d'un enfant à l'Eglise plutôt que l'avortement d'un foetus et rappelle que les médecins avorteurs sont punissables.

Mais "si la femme ne veut pas d'un enfant, elle ne l'aura pas", embraie Magdalena Sroda. Dès lors, "le problème qui se pose est avant tout celui des conditions dans lesquelles l'VG se passe", dit-elle, favorable à la liberté de choix pour la femme. "La tâche de l'Etat est de faire de ce droit une coquille vide, par l'éducation sexuelle ou l'accès à la contraception." On en est loin. Si "les hommes jouissent de plus de libertés depuis 1989, les femmes, elles, en ont perdu", entre l'avortement qui a été interdit et les crèches qui manquent, note Magdalena Sroda. "Les femmes veulent des enfants et veulent être actives", assure la conservatrice Nelly Rokita. "Il faut les soutenir, par des allégements sociaux, l'ouverture de maternelles ou la reconnaissance du statut de femme au foyer". C'est précisément pour défendre leur autonomie et leurs droits que l'écrivaine Manuela Gretkowska a créé le parti Kobiet. Pour que "les politiciens sentent notre souffle dans leur cou". Sur ses posters électoraux, elle a voulu "se présenter de manière authentique" en affichant des corps nus, dont le sien, et prenant le contre-pied des féministes qui célèbrent le cerveau plutôt que l'enveloppe charnelle. Certes, "des lois favorables ont été votées en fin de législature", explique-t-elle, mais il reste du travail. "En Pologne, la vierge est noire. Nous sommes traitées comme les noirs du temps de l'Apartheid en Afrique du Sud !"

"Ici, le mot féminisme est aussi péjoratif que libéralisme et terrorisme", relève d'ailleurs Magdalena Sroda. En deux ans de pouvoir, "le PiS a réduit l'espace du citoyen", juge le député libéral Adam St. Szejnfeld, pour qui "le plus grave, ce sont les dégâts qu'ont faits les politiques des Kaczynski dans l'esprit des gens". Les conservateurs "réveillent de mauvais traits de caractères", reprend la philosophe. "Ils ont mis en marche des forces cachées contre le modernisme, dans le style du parti communiste de la plus mauvaise période. Ils nous montrent un ennemi complètement fictif." Les frères et leur entourage ont réussi à diviser la société entre les bons et les mauvais Polonais; les pauvres, victimes du système, et les riches, qui en ont profité. Ils se sont coupés de toute une frange d'intellectuels, ils ont purgé les administrations de ceux qui osaient les critiquer, ils ont centralisé, instillé une atmosphère de paranoïa telle que les gens se livrent plus difficilement et jettent un air soupçonneux sur les téléphones portables qui pourraient les enregistrer à mauvais escient...

Les mauvais Polonais, ceux qui, nombreux, ne se font décidément ni à la politique ni à l'image que les jumeaux donnent de leur pays, évacuent par l'humour. Blagues, clips sur YouTube et caricatures, tout est bon pour se soulager. Comme au temps du communisme honni des Kaczynski. "Si tu ne veux pas que le PiS gagne les élections, cache la carte d'identité de ta grand-mère !" : ce sms s'est propagé comme une traînée de poudre sur les GSM. Les frères K., qui manquent cruellement d'humour, ont retrouvé le blagueur qui a fait officiellement acte de contrition. La blague, elle, continue à rebondir; le parti paysan (PSL) l'a ainsi prise en vol dans un spot télévisé montrant une mamy rassurant son petit-fils : "ne cache pas ma carte d'identité, comme toi je vais voter PSL".

© La Libre Belgique 2007