On gouverne avec les paramilitaires

L'Etat colombien a renoncé légalement à son monopole sur la puissance publique.La réponse militariste aux guérillas n'a fait qu'augmenter les violations des droits.

M.F.C.

"Nous appuyons les pressions internationales faites pour la libération des otages de la guérilla parce que la discussion d'accords humanitaires serait un premier pas vers des négociations de paix. On ne parle que des otages mais toute la Colombie vit une situation de conflit armé depuis 1948". Liliana Uribe et Claudia Erazo sont deux avocates de l'ONG de défense des droits de l'homme Corporacion juridica, l'une à Medellin, l'autre à Bogota. Invitées en Belgique par Amnesty (WWW. isavelives.be), elles soulignent à quel point la situation de la Colombie ne ressemble à aucune autre puisque l'Etat y a légalement abandonné le monopole de l'usage de la puissance publique.

Guerre civile

Tout a commencé en 1948, lorsque le candidat libéral à la présidence, Jorge Eliecer Gaitan, est assassiné à la veille d'une probable victoire contre le Parti conservateur. Ce dernier, appuyé par la police, l'armée et des groupes paramilitaires fait alors face à une insurrection des partisans des Libéraux, qui dégénère bientôt en guerre civile.

Au début des années 60, un accord de partage du pouvoir (4 ans les Conservateurs, 4 ans les Libéraux) y met fin. Parce que cet accord ne favorise que les élites des deux partis, la guérilla libérale se constitue en guérillas marxistes - les Farc en 1964, puis d'autres groupes.

L'élite au pouvoir y répond par la répression et par "les décrets 33 et 98 de 1965 et la loi 48 de 1968, qui autorisent la création de groupes paramilitaires pour défendre l'Etat", expliquant les avocates. Si les milices paramilitaires existaient déjà de facto, les voici légalisées.

Ce n'est qu'en 1989 que la Cour suprême les dira inconstitutionnelles mais "dès 1994, le décret 356 réautorise la création de groupes dits d'autodéfense, les associations Convivir (vivre ensemble), équipées d'armes de guerre. C'est à cette époque que le phénomène des paramilitaires a connu sa plus grande expansion. Beaucoup de communes créent leur groupe Convivir - en particulier dans la province d'Antioquia (Medellin), où il y aura de nombreux massacres et déplacements de population" pour cause de violence, explique Liliana Uribe.

Les déplacés colombiens sont 1,8 million pour l'organisme dépendant de la Présidence, Accion social; près de 3 millions pour l'Onu et 4 millions pour les organisations de victimes et les ONG de défense des droits de l'homme.

Meurtres et rapts

Ces dernières s'intéressent aux abus commis par les différentes puissances armées en présence, qui n'agissent pas toutes de la même manière. Ainsi, expliquent les deux avocates, s'agissant des meurtres et disparitions forcées, 70pc sont attribuées aux paramilitaires et à l'armée, et 30 pc aux guérillas. Les premiers tuent surtout des dirigeants sociaux, syndicaux et militants des droits de l'homme; les guérillas des élus locaux.

Les rapts sont, à 50pc, le fait de délinquants de droit commun; à 25pc le fait des guérillas; les autres sont non attribués.

La première élection à la présidence d'Alvaro Uribe, en 2002, avait été applaudie par les groupes paramilitaires. Puisqu'il est considéré comme proche d'eux, comment se fait-il que le président Uribe ait été réélu en 2006 ?

Pour plusieurs raisons, expliquent les avocates. "D'abord, les élections ne sont pas libres. Dans beaucoup d'endroits, il n'y a qu'un seul candidat parce que les paramilitaires ont menacé de mort les autres. Ailleurs, le jour de l'élection, les lieux de vote sont entourés de paramilitaires, qui arrêtent les électeurs et leur remettent un bulletin déjà rempli; l'électeur est sommé de ramener le bulletin de vote officiel vierge pour prouver qu'il a voté comme les paramilitaires lui ont ordonné", expliquent les avocates.

Ce procédé vaut pour toutes les élections; "52 enquêtes pénales ont été ouvertes par la Cour suprême de justice contre des partisans d'Uribe au Congrès, pour leurs liens avec des paramilitaires", indique Liliana Uribe.

L'intensifier pour la finir ?

Le président Uribe a aussi été réélu "parce qu'il communique très bien. La population, fatiguée de la guerre, s'est laissée convaincre que la seule manière d'y mettre fin est de l'intensifier", ajoute Claudia Erazo.

"En réalité, le Président n'arrête pas de se donner "encore deux ans" pour éradiquer la guérilla et la guerre ne finit pas. C'est vrai qu'il y a moins de rapts de la guérilla, mais il y a un accroissement des violations des droits de l'homme des civils, violations qui provoquent aujourd'hui 250 000 déplacés par an".