Un possible effet boomerang en Chine

Dans leur majorité, les Chinois ne comprennent pas l'hostilité aux JO, fête et consécration très attendues.Le régime risque d'en sortir paradoxalement renforcé.

philippe paquet

analyse

Les Jeux de Pékin n'ont pas encore commencé et déjà ils ont pris une fâcheuse tournure pour la Chine. Jamais un parcours de la flamme olympique n'aura été aussi chahuté et, partant, aussi embarrassant pour le pays hôte. Si ce qui arrive était assez prévisible, le scénario n'en crée pas moins des paradoxes.

En obligeant le président du Comité international olympique, Jacques Rogge, à adresser - fait sans précédent - une mise en garde aux autorités chinoises, les événements démontrent une fois pour toutes que, n'en déplaise à certains, les JO ne sont pas qu'une manifestation sportive. Les exploits des athlètes servent la gloire des pays qu'ils représentent (l'hymne national joué lors de la remise des médailles suffit à le rappeler) et, de Berlin à Tokyo, ou Séoul, les Jeux ont souvent consacré l'avènement des nations modernes, procurant à leur gouvernement un goût de triomphe. Ce n'est certainement pas pour la seule beauté du sport que le Parti communiste chinois a voulu à tout prix les organiser.

Ce faisant, Pékin a néanmoins sous-estimé l'évolution des mentalités sur la scène internationale, dans la société civile (où le droit d'ingérence est paré d'une légitimité nouvelle) comme dans le monde du sport. Avec les valeurs qu'il porte, l'olympisme se prête à merveille à l'affirmation d'un idéal sportif qui ne s'interdit pas l'engagement politique. "On essaie de faire comprendre au CIO qu'il faudra réfléchir plusieurs fois pour les prochaines candidatures (aux JO)", a significativement déclaré sur RTL le judoka David Douillet, alors que les Français sont en pointe dans cette prise de conscience.

En d'autres termes, accueillir les JO doit se mériter en fonction de critères qui ne sont pas seulement sportifs - ou économiques -, le gigantisme des Jeux les réservant à quelques grandes puissances capables de régler la facture. Or, ce sont à l'évidence ceux qui ont été prioritairement pris en compte, en 2001, pour retenir la candidature de Pékin. On savait pourtant bel et bien que la situation des droits de l'homme y était problématique.

Une cible de choix

Elle l'était, certes, tout autant à Moscou en 1980, mais les temps ont changé. Et avec ses violations grossières des droits humains (comme l'illustrent, en marge du Tibet, les trois ans et demi de prison infligés la semaine dernière encore au dissident Hu Jia ou la condamnation à mort d'un "espion à la solde de Taiwan", Wo Weihan), la Chine offre une cible de choix à ceux qui plaident pour un sport sain dans un environnement politiquement sain.

Les critiques seraient-elles, toutefois, aussi véhémentes si les Jeux étaient organisés en Russie ou en Arabie Saoudite, ou dans tant d'autres où le respect des droits humains n'est pas mieux garanti qu'en Chine ? La France de la colonisation en Algérie, la Grande-Bretagne qui emprisonna Gandhi et Nehru, apôtres de la non-violence, les Etats-Unis de la guerre préventive, d'Abou Ghraïb, de la torture et des prisons secrètes, sont-ils les mieux placés pour tancer Pékin ?

Approche irrationnelle

L'approche occidentale de la Chine a toujours été largement irrationnelle. C'est comme si, de ce "fabuleux et mystérieux" pays, on attendait plus que des autres - en dividendes économiques comme en maturité politique. Cette dimension irrationnelle n'est certainement pas étrangère au déchaînement émotionnel auquel on assiste ces dernières semaines.

Elle n'aide pas non plus la Chine à réagir adéquatement à une déferlante de contestation que, naïvement, elle ne prévoyait pas. Handicapée par la censure des médias, la population chinoise, pour ce qu'elle en sait, ne comprend guère l'opprobre qui frappe aujourd'hui les Jeux de Pékin, mais il n'est pas sûr que ses dirigeants, a priori mieux informés, comprennent davantage.

Partant du principe que les JO leur ont été dûment accordés il y a sept ans, les Chinois suspectent, dans l'opposition actuelle, une tentative de rabaisser leur pays, de contester et de contrarier sa montée en puissance, de le priver du couronnement longuement espéré. Un siècle d'empiétements impérialistes, de 1848 à 1949, rappellera à beaucoup qu'il n'y a là rien de nouveau.

Sauf pour une minorité d'intellectuels éclairés, les initiatives des Occidentaux en faveur des droits humains en Chine passeront pour une campagne antichinoise, visant non pas à discréditer le régime, mais à gâcher la fête et à humilier la Chine. Dans une telle perspective, leur effet principal risque bien, non pas d'y faire progresser la démocratie, mais, paradoxalement, d'y souder la population derrière ses dirigeants dans un vigoureux élan nationaliste.

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