Les ventes d’organes prolifèrent

"Je vends un rein et de la moelle osseuse en raison de nécessités économiques. Prix : 40000 euros. Ablitas, en Navarre." Des annonces de ce genre, on en trouve à la pelle sur www.habitamos.com, un portail Internet d’achats-ventes entre particuliers.Vers notre dossier Santé

François Musseau
Les ventes d’organes prolifèrent
©D.R.

Je vends un rein et de la moelle osseuse en raison de nécessités économiques. Prix : 40000 euros. Ablitas, en Navarre." Un autre : "Trente ans, en bonne santé. Ni fumeur ni buveur. Groupe sanguin O +. Je vends un rein car je suis au bord du gouffre financier. 46000 euros. Valence". Des annonces de ce genre, on en trouve à la pelle sur www.habitamos.com, un portail Internet d’achats-ventes entre particuliers. Sans surprise, toutes nos tentatives de contacter le "vendeur" par mail s’avèrent infructueuses. Sur le même site, un Basque de 35 ans, "jouissant d’une excellente santé" et "vendant un rein, de groupe AB +", est l’un des rares à donner son portable. Mais, dès qu’il apprend qu’il a affaire à un journaliste, il raccroche.

C’est l’une des principales associations de consommateurs en Espagne, la Facua, qui a tiré la sonnette d’alarme. Alors que la crise s’abat avec une extrême virulence sur l’Espagne, des personnes désespérées en viennent à monnayer leurs organes : des reins, surtout, mais aussi de la moelle osseuse ou des poumons. Parmi les vendeurs, des immigrés latino-américains mais, en majorité, ce sont des Espagnols de souche qui ont été identifiés. La Facua a détecté une trentaine d’annonces de vente d’organes, sur 13 sites différents. Elle en a informé le ministère de la Santé. Depuis 1999, la législation punit non seulement la vente et l’achat d’organes, mais aussi toute publicité liée à ce type de trafic. "On s’est mis à chercher pendant deux trois jours", confie Ruben Sanchez, de la Facua, "mais si nous y avions passé plus de temps, c’est par dizaines qu’apparaîtraient ces annonces qui font froid dans le dos."

La crise économique aurait fortement accentué le phénomène. Les autorités judiciaires pronostiquent 75 000 cas d’offres d’organes cette année. "Ceux qui en arrivent à de telles extrémités sont en pleine détresse", poursuit Ruben Sanchez. "Ils ont perdu leur emploi, ils ont fait faillite ou ne peuvent plus faire face à leurs dettes." Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 10 pc des transplantations d’organes font l’objet de commerce illicite. Ce qui surprend, c’est de voir ceux qui font du négoce de leurs organes se multiplier en Espagne, une des puissances économiques de l’UE. Les cas habituels, qui font l’objet de plaintes réitérées de l’OMS, ont lieu au Pérou, en Chine, en Inde, au Pakistan, etc... Autant de pays où de riches "demandeurs" se rendent pour s’y faire opérer, le plus souvent par le biais de groupes mafieux.

L’Espagne fait partie des pays les plus généreux du globe ­ concernant le don d’organes - 34 dons par million d’habitants, le double de la moyenne communautaire. Elle bénéficie d’un des systèmes de transplantation les mieux organisés et efficaces, comme a pu s’en faire l’écho le film de Pedro Almodovar, "Tout sur ma mère". Il n’empêche : même ici, la disponibilité d’organes pour effectuer toutes les greffes sollicitées demeure très insuffisante. Selon l’ONT, environ 5 000 Espagnols - ils sont 62 000 dans toute l’Europe - attendent un organe pour leur survie.

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