Où plane le fantôme de Gagarine

Sept heures du matin. Difficile de ne pas ressentir une certaine émotion en voyant la fusée Semiorka coiffée du module habité Soyouz sortir lentement de l’immense hall d’assemblage (le MIK) qui l’abritait dans l’attente de l’heure fatidique. Le décollage en direct Itinéraire d’un pilote doué Un locataire belge

Gilles Toussaint
Où plane le fantôme de Gagarine
©Photonews

Reportage

J-2. Sept heures du matin. Difficile de ne pas ressentir une certaine émotion en voyant la fusée Semiorka coiffée du module habité Soyouz sortir lentement de l’immense hall d’assemblage (le MIK) qui l’abritait dans l’attente de l’heure fatidique. Les équipes de techniciens s’affairent autour du convoi ferroviaire spécial sur lequel est couché le lanceur, avec dans le regard une lueur qui ressemble à de la fierté. Celle de contribuer un peu à perpétuer le prestige étoilé de la nation russe.

Visiter la base spatiale de Baïkonour, c’est remonter le cours de l’histoire de la conquête spatiale. Planté au milieu de nulle part, le plus grand cosmodrome de la planète a commencé à sortir de la poussière et des broussailles en 1955. La région, désertique, offrait divers atouts aux yeux du pouvoir soviétique, lancé dans une folle course à l’espace avec son rival américain. Des étendues à n’en plus finir (la base occupe quelque 7000 km2) ; la proximité d’une voie ferrée en provenance de Moscou ; un cours d’eau et, paramètre non négligeable, une discrétion certaine. Certes, de nombreuses infrastructures ont parfois (mal) vieilli et le site a par endroit des allures de dépotoir astronautique. Voir des morceaux de carlingue de la monstrueuse fusée lunaire N1 (dont toutes les tentatives de lancement se solderont par des échecs) transformés en garages de fortune à de quoi surprendre. De même, savoir que l’unique exemplaire opérationnel de la navette spatiale Bourane (qui n’a effectué qu’un seul vol de démonstration) gît sous les tôles et les poutrelles d’un hangar écroulé à quelques dizaines de mètres de nous, laisse un sentiment de fameux gâchis Mais le glorieux passé du cosmodrome ramène immanquablement le visiteur à plus d’indulgence.

Car c’est d’ici en effet que s’est envolé le Spoutnik en 1957. D’ici aussi que la chienne Laïka fut sacrifiée sur l’hôtel de l’espace. D’ici encore qu’un certain Iouri Gagarine fut, le 12 avril 1961, le premier homme à échapper à l’attraction terrestre sous la houlette du génial ingénieur-chef Sergeï Korolev. C’est dire si le pas de tir N°1 sur lequel s’apprête à prendre place la fusée qui doit emmener Frank De Winne et d’où partent toutes les missions habitées, occupe une place véritablement mythique dans le coeur des Russes. Et s’il a connu certaines modifications, l’ensemble Semiorka-Soyouz demeure lui-même techniquement très proche de ses illustres prédécesseurs.

A l’intérieur du musée de la base récemment rénové, de nombreuses photos et certaines pièces témoignent de ce qui fut une incroyable épopée, rappelant à qui l’aurait oublié qu’un vol spatial reste une aventure complexe et non dénuée de risques. Quelques morceaux de ferraille tordus et deux panneaux commémoratifs honorent notamment la mémoire de la centaine de personnes qui ont laissé leur vie dans l’explosion des fusées R16 et R9A, respectivement le 24 octobre 1960 et 1963. Un jour maudit qui est aujourd’hui définitivement banni dans le calendrier du cosmodrome. Plus rien ne s’envole de Baïkonour un 24 octobre.

Ce culte du souvenir se traduit également par une série de traditions auxquelles ne déroge aucune mission de vol habité. Le tout arrosé de l’un ou l’autre toast Ainsi le "roll out" de la fusée pour rejoindre son aire de lancement commence-t-il religieusement à 7 h précises du matin, comme ce fut le cas lors du vol de Gagarine. L’équipage doit par ailleurs se plier à diverses cérémonies telle la plantation d’un arbre dans "l’allée des cosmonautes" ou encore, la veille du départ, la vision du "Soleil blanc du désert", un classique du cinéma soviétique.

Le grand jour, les astronautes apposent leur signature sur la porte de leur chambre avant de recevoir la bénédiction du pope de Leninsk, à grands renforts de goupillon. Après s’être équipés, ils devront encore adresser un dernier salut au président de la Commission d’Etat qui donnera le feu vert symbolique à leur envol. Enfin, ils marqueront un ultime arrêt sur le chemin qui les mène vers le lanceur pour "se soulager" - fût-ce symboliquement - sur la roue arrière droite du bus. Une coutume héritée là encore du grand Iouri.

Il y a quelques mois, les autorités russes ont annoncé leur intention de développer un nouveau lanceur et un nouveau vaisseau habité (sobrement baptisés RUS), ainsi que de rapatrier une partie de leurs activités spatiales en Extrême-Orient sur le site de Vostochny où va être construit un nouveau cosmodrome. Le gouvernement kazakh a fait savoir de son côté qu’il entendait bien poursuivre les activités de Baïkonour. Nul doute que l’ombre de Gagarine n’a pas fini de planer sur la steppe.

Le décollage en direct

Video de l'Esa avec Frank De Winne