"Ira-t-il plus loin que les mots ?"

Nouha Abdel Baset râle. La jeune femme aurait aimé assister au discours historique prononcé jeudi par Barack Obama, dans l’enceinte de la centenaire université du Caire, où elle étudie la communication.

Claude Guibal
"Ira-t-il plus loin que les mots ?"
©AP

Correspondance particulière au Caire

Nouha Abdel Baset râle. La jeune femme aurait aimé assister au discours historique prononcé jeudi par Barack Obama, dans l’enceinte de la centenaire université du Caire, où elle étudie la communication. Mais c’est devant la télévision qu’elle a écouté, en compagnie d’autres étudiants, le président américain exposer sa vision des relations entre les Etats-Unis et le monde arabo-musulman. Un changement de rhétorique qui tranche avec les années Bush, celles des mots qui blessent, "l’islamo-fascisme", "les croisades", "le terrorisme islamique". Dans la salle plombée de tentures rouges de l’université, comme de l’autre côté du petit écran, les Egyptiens ont apprécié qu’Obama cite, très applaudi, "le Saint Coran", en rappelant que la tolérance, l’égalité et la paix étaient des valeurs inhérentes à l’islam.

Tous soulignaient jeudi la sincérité qu’ils ont perçue dans les accents du président américain, dès le "Salam Aleikoum" prononcé à son arrivée.

Ines Haridi, elle aussi étudiante, a été touchée par cette adresse aux musulmans. "Mais tous ces mots, l’absence de guerre, l’égalité entre tout le monde, les femmes, les hommes, les religions, c’est une utopie, ce n’est pas notre monde. Ni celui que nous connaissons, ni celui que nos parents ont connu." Obama "sera-t-il capable d’aller plus loin que des mots ?", demande Ramy al Qaliouby, jeune diplômé. Il a déjà fait un discours historique pour son investiture ; il s’est déjà adressé aux musulmans en Turquie ; il a répété le même message aujourd’hui. Mais, au bout du compte, cela fait plus de six mois qu’il est au pouvoir, et, nous, on ne voit aucun résultat concr et."

Très percutant sur la thématique religieuse, Barack Obama semble avoir moins convaincu sur les dossiers politiques : Palestine, Irak, Afghanistan, Iran S’il a rappelé la nécessaire coexistence de deux Etats - palestinien et israélien -, évoqué le retrait des troupes américaines d’Irak d’ici à 2012, l’interdiction de l’usage de la torture ou la fermeture de Guantanamo, il n’a pas dessiné de projet innovant en matière de politique étrangère. "C’est là pourtant qu’on aurait souhaité du changement , déplore Mohamed Hady, jeune analyste financier. Les discours haineux et blessants de Bush se sont greffés sur une politique américaine qui, en soi, était déjà détestable et responsable d’injustice et de souffrance dans toute notre région. Changer l’un sans l’autre ne suffit pas."

"On demande à voir, reprend Nouha Abdel Baset. Bush aussi avait fait des promesses (la création d’un Etat palestinien avant la fin de son mandat, en 2009, NdlR). Pour ne pas décevoir et ruiner tous les espoirs que l’on place en lui, il doit tenir ses engagements. Sinon, le contrecoup va faire mal."

Pour les militants des droits de l’homme, nombreux à avoir été invités à assister au discours d’Obama, l’analyse est également en demi-teinte. Enthousiastes sur le souffle nouveau apporté aux relations entre l’Amérique et le monde arabo-musulman, ils auraient aimé que le président américain consacre davantage de temps aux questions de liberté et de réformes. Si Obama les a conquis en rappelant qu’il ne croyait pas aux changements imposés par des puissances étrangères, ils auraient souhaité une adresse plus directe aux régimes de la région. La venue de Barack Obama au Caire a été très décriée par les groupes d’opposition qui y ont vu un blanc-seing donné à Hosni Moubarak.

Sur les blogs et Facebook, lieux d’expression très en vogue parmi les militants, les mots se faisaient jeudi plus doux. Tout en se disant un peu "déçue", l’une des plus célèbres blogueuses égyptiennes, Shahinaz Abdel Salam, s’avouait émue : "Je crois en Barack Obama."

© Libération