Un tribunal pour prévenir le crime de silence

En 1966, Lord Russell proposait l’ouverture d’un tribunal international "chargé d’expertiser et de juger la situation politique, diplomatique et humanitaire" que les Etats-Unis faisaient subir à la population du Vietnam.

G.VB. (st.)
Un tribunal pour prévenir le crime de silence
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En 1966, Lord Russell proposait l’ouverture d’un tribunal international "chargé d’expertiser et de juger la situation politique, diplomatique et humanitaire" que les Etats-Unis faisaient subir à la population du Vietnam. Son constat était le suivant: depuis la fin du tribunal de Nuremberg sur les crimes nazis, aucune structure judiciaire internationale n’avait pris le relais pour juger les crimes de guerre. Le tribunal Russell "n e représentait aucun pouvoir d’Etat. Il n’avait pas les moyens d’obliger les responsables politiques à comparaître. Il était libre d’entreprendre une procédure historique sans être lié à la raison d’Etat, et donc aux forces politiques" explique Marcel-Francis Kahn qui a participé aux travaux du tribunal sur la guerre au Vietnam. A l’époque, ce tribunal s’inscrivait dans "un courant plus large de lutte contre la guerre, dont l’apogée fut mai68".

Mercredi se tenait à Bruxelles la "journée d’introduction à la première session du tribunal Russell sur la Palestine". Ce tribunal se présente comme "une initiative citoyenne pour remettre le droit au centre de la question israélo-palestinienne". L’appel a été lancé par Ken Coates, président de la fondation Bertrand Russell pour la paix, Leila Shahid, déléguée pour la Palestine auprès de l’Union européenne, en Belgique et au Luxembourg et Nurit Peled, citoyenne israélienne œuvrant pour la paix et lauréate du prix Sakharov en 2001. Le tribunal s’ouvrira officiellement à Barcelone le 1er mars 2010. D’autres sessions auront lieu ensuite à Bruxelles et à Genève. "L’objectif est d’en faire une tribune décentralisée, permettant l’information et la mobilisation citoyenne" précise Leila Shahid. La session organisée à Barcelone portera sur "les manquements et les complicités de l’Union européenne qui permettent la prolongation de l’occupation par Israël des territoires palestiniens".

La procédure part d’un constat simple: malgré les résolutions de l’Onu exigeant le retrait israélien, la condamnation d’instances internationales comme la Cour internationale de justice de la Haye et des rapports alarmants comme le récent rapport Goldstone, la communauté internationale n’intervient pas. La situation de la population palestinienne s’aggrave, surtout dans la bande de Gaza, et Israël reste impuni, grâce au soutien inconditionnel des Etats-Unis.

Pour Dries Van Agt, Premier ministre des Pays-Bas de 1977 à 1982 et auteur d’un ouvrage sur le conflit, la situation actuelle "dessert le droit international" car elle montre que certains Etats n’y sont pas soumis. Il est vital que "le droit s’applique de la même manière pour tout le monde sous peine que le sentiment d’injustice ne radicalise les conflits" poursuit Leila Shahid. L’Union européenne, "grâce à ces liens étroits tant avec les pays arabes qu’avec Israël, peut influer sur la situation mais manque de volonté politique", dit-elle. A travers les sessions du tribunal, Leila Shahid espère que "les citoyens européens, qui souvent se sentent plus européens que leurs dirigeants, se mobiliseront pour la défense des droits de la population palestinienne". Dries Van Agt conclut en estimant qu’il s’agit de "réveiller la conscience de l’humanité" pour que ce tribunal "puisse prévenir le crime de silence", comme l’espérait Lord Russell en 66.