Migrations: L’innocence cède le pas à l’instinct

Entre les files de camions prêts à s’engloutir dans les cargos, quelques ombres se faufilent à la recherche de la meilleure cache au-dessus des roues de camions, elles y resteront repliées sur elles-mêmes le temps de la traversée jusque l’Eldorado européen.Réfugiés sans refuge L’exil : de l’honneur à la mort

Migrations: L’innocence cède le pas à l’instinct
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Yasmina Hamlawi

Entre les files de camions prêts à s’engloutir dans les cargos, quelques ombres se faufilent à la recherche de la meilleure cache au-dessus des roues de camions, elles y resteront repliées sur elles-mêmes le temps de la traversée jusque l’Eldorado européen.

Désignés comme les "haraga", les brûleurs de leurs papiers, de leurs identités et de leurs anciennes vies, n’espèrent plus que l’ailleurs. Leur présence est connue de tous. Employés du port, dockers, forces de la Sûreté nationale, tous les croisent dans la cacophonie portuaire et son désordre organisé. On les tolère, les ignore et parfois même on leur témoigne une certaine empathie. Beaucoup les considèrent comme un nouveau genre d’aventuriers qu’une société inégalitaire a engendré.

"La police a bien compris qu’il ne servait à rien de les arrêter. Beaucoup de Marocains cherchent à rejoindre l’Europe; comment les dissuader de risquer leur vie pour échapper à la misère, alors que rien n’est fait pour endiguer le chômage", explique, sous couvert d’anonymat, un employé du port.

Les "haraga" s’organisent par trois, profitant de l’attention portée sur celui qui se fait intentionnellement prendre, les deux autres se faufilent à l’intérieur d’un ferry. Celui qui a créé la diversion fera partie du prochain voyage.

La présence des forces de police est discrète, quelques agents sont parfois soudoyés pour que leurs regards se détournent, jusqu’à ce que survienne l’incident mortel. "Il arrive qu’un homme tombe du camion et se fasse écraser", poursuit l’employé. Alors, sous la pression médiatique et politique, les forces de l’ordre pourchassent et emprisonnent tous ceux qui rôdent sur le port, "ils ne restent jamais longtemps en prison, pour quelle raison les garder ? Parce qu’ils rêvent de mieux ?"

La pression finit toujours par se relâcher et, de nouveau, ces visages dont les yeux disent la fièvre d’Europe côtoient les flans des camions et des ferries.

A deux cents mètres de l’embarcadère, d’anciens remparts enserrent le port. Juchés sur ces murs, quelques poignées d’adolescents débraillés, dont les plus jeunes ont moins de 10 ans, narguent les services de sécurité chargés de protéger les camions gonflés de marchandise.

Brahim, l’un des gardes du parking, déplore une situation sans issue : "Ils nous tombent dessus en bande, nous menacent avec des poignards, des sabres, alors que nous ne sommes que deux pour protéger un périmètre aussi grand."

L’innocence juvénile de ces enfants et adolescents a fait place à l’instinct de survie avec toute la violence qu’il peut comporter. La nuit, ils deviennent maîtres du port et n’hésitent pas à utiliser des armes blanches pour éloigner les services de sécurité et éventrer les camions. Ils revendent leur butin pour se nourrir, payer leur passage ou alimenter la forte corruption qui gangrène les forces de l’ordre.

Pour Brahim, ces jeunes jouent le tout pour le tout, "ils savent qu’en tant que mineurs, ils ont peu de chance d’être expulsés d’Europe et sont décidés à tout supporter pour rejoindre l’autre côté de la Méditerranée".

L’Espagne compte aujourd’hui 3 000 à 5 000 mineurs étrangers non accompagnés; depuis une dizaine d’années, elle est la destination privilégiée de mineurs principalement originaires du Maroc. Un accord de réadmission des mineurs isolés a récemment été conclu entre ce pays et le Maroc, dans l’espoir d’accélérer les rapatriements. Même si l’accord n’a encore pas été ratifié, la pratique s’est mise en place.

Les associations de défense des droits de l’enfance dénoncent cependant les lacunes du Maroc qui n’a ni la capacité ni les procédures pour prendre en charge les enfants rapatriés, que ce soit pour les identifications, la recherche des familles, ou encore s’assurer que les familles puissent accueillir matériellement et psychologiquement des enfants qui, après plusieurs années en Espagne, n’ont gardé aucun lien avec le pays d’origine.

Le gouvernement espagnol tente de contourner ces difficultés en finançant des centres d’accueil pour mineurs rapatriés à Tanger, Beni Mellal ou Nador.

L’immigration appelée en renfort dès les années 60 pour les grands chantiers européens participe de façon inattendue au processus de la migration clandestine actuelle. Les Marocains émigrés de retour au pays d’origine y influencent la conscience locale vers un mythe de l’émigration; la Belgique est ainsi tout particulièrement liée aux villes d’Oujda et de Nador, région dont est originaire une grande part de l’immigration clandestine, mais qui, quelques décennies auparavant, avait envoyé ses ressortissants comme mains-d’œuvre.

L’histoire migratoire liant le Maroc à l’Italie est, quant à elle, plus récente. Pourtant, l’Italie n’échappe pas au phénomène d’influence entre émigration légale et émigration clandestine. Au centre du Maroc, les villes de Khouribga, Beni Mellal et Ben Salah sont tristement célèbres, depuis qu’en 2004 une centaine de personnes a trouvé la mort sur la même embarcation qui devait les conduire de la Libye à l’Italie. Tous étaient originaires de cette région, désormais désignée comme le Triangle de la mort. Khouribga, autrefois grande zone minière de phosphate, est aujourd’hui sinistrée; la plupart des mines ont fermé et aucune autre industrie n’est venue soulager un chômage endémique. La situation économique ne permet pas à la région de retenir sa jeunesse facilement éblouie par un miroir aux alouettes. Chaque été, les enfants d’émigrés marocains de la première génération quittent Turin ou Milan pour le Maroc, "ils affichent alors une aisance qui fait rêver les jeunes Marocains, et tandis que les lois pour l’immigration se sont durcies, l’Italie comme les autres pays d’Europe continuent d’attirer", explique Teresa Leone, coordinatrice de l’organisation italienne Progetto Mondo. Progetto Mondo, un programme italien financé par l’Union européenne, cherche à développer une émigration dite responsable par le biais de formations professionnelles et surtout d’informations sur les risques du passage et les difficultés de la clandestinité en Italie. Teresa Leone défend le projet qui ambitionne de mettre fin aux vagues d’immigrations meurtrières en direction d’Italie : "On ne peut pas arrêter les rêves. C’est toujours pénible de dire à quelqu’un qu’il doit rester alors que l’immigration est un processus naturel et historique C’est tout un système qu’il faut briser plutôt que le rêve, apprendre aux gens qu’il y a mieux que de vendre la maison et les bijoux pour envoyer clandestinement le gamin en Italie ou ailleurs, car c’est un véritable processus et projet familial."

En 2007, sur les 174 275 expulsions entreprises par les Etats membres de l’Union européenne, 10 % étaient des Marocains. Un flux qu’il paraît difficile d’endiguer tant que les indices socio-économiques du Maroc ne sont pas en hausse. D’autant que les Marocains émigrés constituent une force économique non négligeable pour le pays d’origine. L’OCDE, organisation de coopération et de développement économique, a annoncé que, pour l’année 2007, les transferts d’argent envoyés par les migrants à destination des pays en voie de développement s’élèvent à environ 251 millions de dollars, soit en moyenne deux fois et demi l’aide publique au développement.

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