Chers milliardaires

"L’homme généreux invente même des raisons de donner", remarquait l’esclave affranchi Publilius Syrus. C’est cet état d’esprit que Bill Gates et Warren Buffett voudraient propager en cherchant à convaincre leurs collègues milliardaires chinois de consacrer une partie de leur plantureux compte en banque à des œuvres philanthropiques. DOSSIER: la diplomatie pour les nuls

Chers milliardaires
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"L’homme généreux invente même des raisons de donner", remarquait, au premier siècle avant notre ère, l’esclave affranchi Publilius Syrus. C’est cet état d’esprit que Bill Gates et Warren Buffett voudraient propager en cherchant à convaincre leurs collègues milliardaires chinois de consacrer, comme eux, une partie de leur plantureux compte en banque à des œuvres philanthropiques.

A cette fin, les deux Américains organisent à Pékin, le 29 septembre, un dîner de gala auquel ils ont convié les cinquante plus grosses fortunes privées de la République populaire de Chine. Selon le magazine spécialisé "Hurun", qui dresse chaque année la liste des Chinois les plus riches, le pays comptait en 2009 quelque 130 milliardaires (connus) en dollars, en tête desquels un petit nouveau, le constructeur automobile Wang Chanfu, 43 ans, qui pèse plus de 5 milliards de dollars.

Las ! A en croire les médias chinois, les invités se font tirer l’oreille. Tout en démentant que deux milliardaires seulement aient jusqu’ici répondu à l’appel, ainsi que le prétend la presse de Pékin, l’antenne chinoise de la fondation Bill et Melinda Gates admet des difficultés à confirmer les présences à la prestigieuse soirée. Parce que, murmure-t-on, les intéressés croient flairer un traquenard : ils redoutent qu’on leur arrache à cette occasion des promesses publiques de dons.

Il est vrai que MM. Gates et Buffett ont lancé en juin l’initiative "The Giving Pledge", un engagement à affecter la moitié au moins de sa fortune à des actions caritatives. Une quarantaine de milliardaires américains y ont déjà souscrit. Les deux promoteurs du projet voudraient maintenant faire des émules en dehors des Etats-Unis.

Ils ont jusqu’ici rencontré peu de succès en Chine, où un seul richissime homme d’affaires, Chen Guangbiao, a réagi à leur sollicitation : il sera au dîner et a fait savoir sur son site Internet qu’il léguerait toute sa fortune, après sa mort, à des organisations caritatives. Mais M. Chen est déjà connu pour être un des plus grands philanthropes chinois. Deux heures à peine après le tremblement de terre de Wenchuan, il avait financé l’envoi de secours.

Chen Guangbiao serait-il l’arbre qui cache, en Chine, une forêt d’égoïsme et d’indifférence, ce que résume le dicton "ai cai ru ming", "aimer l’argent comme si c’était sa propre vie" ? Sans doute les Chinois ont-ils pour inclination de songer d’abord à la famille, puis au clan. Mais il existe aussi une solide tradition de mécénat et de solidarité, en particulier au sein de la nombreuse diaspora chinoise. Aussi les experts préfèrent-ils pointer du doigt un cadre légal insuffisant pour permettre à la philanthropie d’occuper en Chine la place qu’elle tient aux Etats-Unis.

Car tout porte à croire que les riches Chinois sont aussi soucieux que leurs collègues américains de l’image qu’ils projettent et laisseront à la postérité. Et ils connaissent parfaitement cet autre adage chinois : "Rien ne manque aux funérailles des riches que des gens pour les regretter."