Le Tea Party sonne l’heure des "conservateurs constitutionnalistes"

Williamsburg est un des berceaux de la nation américaine. Fondée en 1699 pour devenir la capitale de la colonie britannique de Virginie, elle accueillit plusieurs des futurs "pères fondateurs". Obama fait encore campagne après l'ouverture des bureaux de vote Début du vote, lourdes pertes en vue pour les démocrates Edito: Le piège de la démocratie Une vague républicaine menace Obama Dossier: Les élections de mi-mandat aux USA Photos: élections de mi-mandat

Le Tea Party sonne l’heure des "conservateurs constitutionnalistes"
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Philippe Paquet, Envoyé spécial à Williamsburg (Virginie)

Williamsburg est un des berceaux de la nation américaine. Fondée en 1699 pour devenir la capitale de la colonie britannique de Virginie, elle accueillit plusieurs des futurs "pères fondateurs". Thomas Jefferson étudia au célèbre William and Mary College, George Washington hanta avec lui et quelques autres les tavernes de la ville. Dans ce qui est devenu un musée à ciel ouvert, grâce à la vision et à l’argent de John D. Rockefeller dans les années 1920, on rejoue fièrement tous les soirs en costume d’époque, devant le bâtiment reconstruit du Capitole, le ralliement décisif de la Virginie à la cause des révolutionnaires, et on relit à haute voix, sous les applaudissements des touristes, la proclamation d’indépendance et les passages clés de la Constitution des Etats-Unis d’Amérique.

Le sujet n’a jamais été autant d’actualité. La principale inconnue du scrutin législatif de ce mardi réside dans l’impact qu’aura, sur les résultats tant des Démocrates que des Républicains, la fronde du Tea Party. Et au cœur de ce mouvement ultra-conservateur, né peu après l’élection de Barack Obama, il y a la volonté d’en revenir à une interprétation littérale, quasi fanatique, de la Constitution; de permettre ce qui est expressément prévu par celle-ci et de refuser ce qui ne l’est pas. Nombre de candidats soutenus par le Tea Party ont ainsi promis de rejeter tout projet législatif qui ne trouverait pas directement sa justification dans la Loi fondamentale. Après les "conservateurs compatissants" chers à George W. Bush, voici donc les "conservateurs constitutionnalistes", dont Sarah Palin, candidate à la vice-Présidence hier et peut-être candidate à la Présidence demain, est une des figures de proue.

Le succès de ce courant de pensée, qui s’est traduit par des rassemblements de masse à Washington et par les tournées du "Tea Party Express" à travers tout le pays, tire sa force non seulement d’une condamnation sans appel de la politique menée par Barack Obama, mais surtout de la conviction que l’Amérique traverse une crise idéologique et morale qui l’entraîne sur la voie du déclin. D’où l’idée d’amener les Américains à renouer avec les valeurs fondatrices de leur pays, en leur faisant lire et relire la Constitution (le Tea Party en assure une généreuse distribution), puis en leur faisant élire des hommes et des femmes explicitement ralliés à la cause.

L’ennemi numéro un du Tea Party est clairement le Parti démocrate, accusé de dépenser sans compter les deniers publics et de gonfler à l’excès le rôle du gouvernement - le mouvement s’inscrit de la sorte dans la tradition du conservatisme américain qui prône le laisser-faire et veut réduire au minimum les interventions des pouvoirs publics; à ses yeux, les programmes sociaux des Démocrates sont autant de manifestations diaboliques d’un "socialisme" répugnant. Barack Obama incarne tous les maux de la Terre et les partisans du Tea Party, qui le qualifient en outre de dictateur ou de tyran, représentent indifféremment le Président sous les traits de Marx ou de Hitler, d’un "sauvage" d’Amazonie ou d’un singe.

Le Parti républicain n’est, toutefois, pas épargné. Le Tea Party lui reproche de s’être renié en ne s’opposant pas avec assez de vigueur à l’administration démocrate. En soutenant ses propres candidats lors des primaires, le mouvement a impitoyablement traqué les "rino" (Republicans In Name Only, "ceux qui n’ont des Républicains que le nom" ) - une épithète devenue l’injure suprême dans la bouche des "tea partyers". De l’Alaska à la Floride, de l’Utah au Delaware, des politiciens chevronnés, sont ainsi restés sur la touche, incapables d’obtenir l’investiture de leur Parti pour le scrutin de ce 2 novembre.

A leur place, des candidats à peu près inconnus ont fait irruption sur le devant de la scène politique et médiatique. C’est le cas, au Delaware, de Christine O’Donnell. Du président de la section locale du Parti républicain, Tom Ross, à l’épouse du sénateur John McCain, chacun souligne pourtant sa parfaite incompétence pour assumer la charge de sénatrice qu’elle brigue.

"Washington est détraqué et, permettez-moi d’être franc à ce sujet, les deux partis en sont responsables" , a lancé récemment Marco Rubio, candidat du Tea Party contre l’establishment républicain à l’élection sénatoriale en Floride, renvoyant dos à dos Républicains et Démocrates. A l’heure où les sondages prédisent son retour en force au Congrès, le Parti républicain est donc paradoxalement miné par une grave crise interne. Une minorité, très religieuse, principalement blanche et sur laquelle pèsent de lourds soupçons de racisme, entraîne le parti vers une radicalisation qui, si elle s’étendait, pourrait lui aliéner le soutien des modérés, en son sein et en dehors, et lui barrer plus tard la route du pouvoir.

Tout va dépendre de la performance des candidats soutenus par le Tea Party. Si certains devaient perdre, leur reconversion semble néanmoins assurée. A Williamsburg, un des comédiens de la reconstitution historique quotidienne ne cache pas qu’il serait ravi de recruter Christine O’Donnell dans son équipe. Elle qui a cru pouvoir remettre en cause la séparation de l’Eglise et de l’Etat parce qu’elle n’en trouvait pas mention dans la Constitution, n’aurait pas son pareil, nous dit-il, pour donner un cours de droit constitutionnel aux visiteurs.


Tabac et gants de boxeDanville est une localité de Virginie que bien des Américains auraient du mal à situer sur une carte. Elle fut pourtant la dernière capitale des Confédérés à la fin de la guerre de Sécession et c’est ici que leur président, Jefferson Davis, réunit une ultime fois son gouvernement. Il le fit dans la maison du maire, William T. Sutherlin, qui avait fait fortune dans le tabac. Les gigantesques entrepôts, près de l’ancienne gare ferroviaire, témoignent encore de la grandeur passée de cette industrie, mais leur reconversion progressive en blocs résidentiels ne suffit pas à faire oublier le déclin d’une ville et d’une région au taux de chômage exceptionnellement élevé. C’est tout le problème du candidat démocrate à la Chambre dans ce 5e district, Tom Perriello. Cet avocat spécialiste des Droits de l’homme avait conquis son siège de haute lutte en 2008, en l’emportant avec 727 voix d’avance - le plus petit écart de tout le scrutin. Il a beau se présenter avec des gants de boxe dans ses spots télévisés : c’est lui qui, cette fois, risque d’être mis au tapis par le Républicain Robert Hurt, bien qu’il bénéficie d’appuis aussi variés que ceux de l’écrivain John Grisham et de la National Rifle Association, le puissant lobby des fabricants et amateurs d’armes à feu. ( Ph. P., à Danville, Virginie)

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