Chroniques d’un libertarien solitaire

La campagne pour les élections législatives américaines aura mis en lumière, à la périphérie des Tea Parties, l’existence du mouvement libertarien. Coïncidence : une bande dessinée signée par l’un de ses sympathisants actifs vient d’être traduite en français.

Chroniques d’un libertarien solitaire
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A.Lo.

La campagne pour les élections législatives américaines aura mis en lumière, à la périphérie des Tea Parties, l’existence du mouvement libertarien. Coïncidence : une bande dessinée signée par l’un de ses sympathisants actifs vient d’être traduite en français.

"Tous des idiots sauf moi (et autres considérations du même ordre)" réunit l’ensemble des chroniques de Peter Bagge, un auteur issu de l’underground et qui pratique depuis dix ans le journalisme dessiné - de plus en plus en vogue aux Etats-Unis.

Dans ses planches, empreintes de la subjectivité assumée (et du brin de mauvaise foi) du "gonzo journalism" à l’américaine (façon Michael Herr et Hunter S. Thompson), Bagge ne cache pas son militantisme libertarien. En Europe, on peine encore à cerner cette singularité typiquement américaine. Glanés sur la blogosphère, quelques qualificatifs sur le livre de Bagge révèlent un malentendu : "réactionnaire", "conservateur" , voire "facho".

Certes, Peter Bagge, blanc, 53 ans, père de famille vivant dans une banlieue proprette de Seattle présente tous les signes extérieurs de l’électeur républicain. Les deux premières chroniques dessinées de "Tous des idiots " prêtent effectivement à confusion : une lecture rapide de "Militant antiguerre réticent" le ferait passer pour un défenseur de la politique militariste de l’administration Bush; survolé, "Le droit de posséder un bazooka" paraîtrait presque écrit par un militant bêlant de la National Rifle Association. Mais le CV de Bagge plaide dans l’autre sens : il a fait ses débuts dans les pages de "Weirdo", le magazine de Robert Crumb - qui ne doit pas trôner sur la table de chevet de Sarah Palin - et il anime lui-même un comic book underground au doux titre de "Hate".

La couverture de "Tous des idiots " met dans le même sac George W. Bush, les anarchistes, le grand capital, les millénaristes - sans oublier les terroristes.

Bagge et les libertariens, c’est en réalité "ni dieu, ni maître". S’ils peuvent partager avec certains néoconservateurs la revendication du droit inaliénable à posséder des armes ou une haine viscérale des taxes, ils sont cohérents dans leur défense de toutes les libertés individuelles : libéralisation des drogues, liberté sexuelle, rejet du Patriot Act, de l’ultralibéralisme (qui ne profite qu’aux riches ) ou de la discrimination positive (l’égalité doit être un fait, pas une loi). Mais Bagge est aussi conscient des limites de l’interdiction d’interdire - et de l’amusante cacophonie militante qu’elle peut engendrer (dans quel autre pays une candidate à un siège parlementaire irait jusqu’à organiser des "masturba-thons" pour lever ses fonds de campagne ?).

Un rien populiste, tantôt vaguement poujadiste et franchement râleur, Bagge n’en est pas moins un satiriste qui observe d’un œil amusé les lubies de ses concitoyens (voir sa saillie sur le rock chrétien) et de l’autre, désabusé, les dérives de son pays (entre "dictateurs de gauche" et "fascistes qui ont du cœur") - sans s’oublier lui-même dans la mise en boîte (qui s’empiffre de donuts sur le quatrième de couverture ?). Ce qui ne l’empêche pas de livrer quelques réflexions interpellantes : dans un pays où les familles dites "traditionnelles" ne représentent plus que 25 % des ménages, qui incarne la mythique "majorité morale" dont se revendique tout candidat à un mandat politique ? Tous des idiots, sauf lui.

"Tous des idiots sauf moi (et autres considérations du même ordre)" par Peter Bagge, Delcourt, 118 p.