Peu diplomatique diplomatie

Ce que la dernière fournée de WikiLeaks "révèle" de prime abord, c’est que le langage des diplomates n’est généralement "diplomatique" que s’il est tenu en public.

Peu diplomatique diplomatie
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Philippe Paquet

Ce que la dernière fournée de WikiLeaks "révèle" de prime abord, c’est que le langage des diplomates n’est généralement "diplomatique" que s’il est tenu en public. En privé, et a fortiori dans le secret de leur correspondance avec leurs autorités, les représentants d’un Etat à l’étranger s’expriment comme ils doivent le faire : avec franchise, et une franchise qui ne s’embarrasse pas de précautions oratoires ou de fioritures stylistiques. Il en a toujours été ainsi depuis que la dépêche diplomatique existe et c’est ce qui fait sa raison d’être. Sinon, il suffirait aux gouvernements, pour s’informer, de lire la presse, et encore celle-ci, dans les pays démocratiques, se plaît-elle à appeler un chat un chat.

Cette constatation en appelle une autre, bien relevée par le ministre belge des Affaires étrangères, Steven Vanackere, dans ses premiers commentaires lundi matin : les dernières révélations en date de WikiLeaks n’en sont très souvent pas. Une chose qu’on ignore n’est pas nécessairement un "secret". Et la plupart des documents américains estampillés "secret" ou "confidentiel" ne font, en l’espèce, qu’énoncer des vérités connues de cercles d’initiés plus ou moins larges.

Ainsi le grand public apprendra-t-il sans doute, grâce à WikiLeaks, que Mouammar Kadhafi ne se sépare pas volontiers d’une infirmière ukrainienne de 38 ans, décrite comme étant "une blonde plantureuse" et avec qui il aurait, selon certaines sources, une liaison. Mais l’information devait être connue de tous ceux qui, de près ou de loin, participèrent, par exemple, à la préparation de sa visite hautement médiatique au siège new-yorkais des Nations unies, l’an dernier.

Que le président russe Dmitri Medvedev soit "le Robin du Batman incarné par Vladimir Poutine" (ce dernier étant qualifié par ailleurs de "mâle dominant"), que Nicolas Sarkozy soit jugé "susceptible" et "autoritaire", que Silvio Berlusconi passe pour un dirigeant "irresponsable, imbu de lui-même" et fatigué par "ses longues nuits sans sommeil" et "son penchant pour les fêtes", voilà qui, asséné crûment sous la plume de diplomates américains, fait assurément sourire, mais voilà aussi qui n’étonnera pas grand monde.

Si "révélation" il y a, elle ne peut exister qu’aux yeux d’un milieu politique américain toujours incroyablement peu au fait des réalités d’un monde que les Etats-Unis dominent, mais ne connaissent que très imparfaitement. Que des interlocuteurs arabes du Golfe prêtent aux dirigeants iraniens, à tort ou à raison, la volonté de restaurer le prestige de l’empire perse n’a somme toute rien de surprenant. Comme on ne saurait comprendre l’ambition nucléaire de Téhéran sans se rappeler ces temps où l’Iran était la puissance dominante au Moyen-Orient - et sans prendre en compte une réalité : la possession de l’arme atomique par les voisins pakistanais et indien, et, plus que probablement, par l’ennemi israélien.

Les documents étalés au grand jour par WikiLeaks apportent un élément de confirmation à des soupçons qui n’en étaient plus vraiment depuis longtemps. Ainsi en est-il de l’éventuelle présence d’armes nucléaires américaines sur le sol belge - un secret de polichinelle -, bien que les autorités belges et américaines aient toujours refusé de l’attester. Ou de la corruption du gouvernement afghan que préside Hamid Karzai. Les étrangers en poste à Kaboul n’ont jamais mis beaucoup de temps pour se forger une intime conviction à ce sujet.

On peine dès lors à suivre le ministre italien des Affaires étrangères, Franco Frattini, qui comparait dimanche ces révélations à un "11 Septembre de la diplomatie mondiale" susceptible de faire "sauter tous les rapports de confiance entre les Etats". Car ce que les documents de WikiLeaks démontrent, c’est qu’une ambassade n’est pas un office du tourisme, mais un poste d’observation dont le personnel est chargé de comprendre en profondeur le pays où il est assigné - compréhension qui est mise entièrement au service des intérêts nationaux.

Cette évidence rappelée, toute la question est naturellement celle des moyens et des limites, comme l’a pertinemment souligné Steven Vanackere. Quand les émissaires d’une puissance étrangère cessent-ils d’être des diplomates pour devenir des espions ? Quand des diplomates cherchent à connaître des codes secrets, des mots de passe ou des numéros de cartes de crédit ? La frontière ne doit pas être très nette puisqu’elle est si souvent franchie. Il fut une époque où il allait de soi que l’attaché culturel soviétique était un agent du KGB. Et s’il n’y a pas davantage d’expulsions de diplomates indélicats, c’est que la déviation, ou la dérive, est communément admise. Ce n’est qu’en cas de crise diplomatique, précisément, que les parties se drapent dans un rappel à l’orthodoxie pour redéfinir - hypocritement et provisoirement - les règles du jeu.


Wiki quoi?WikiLeaks. Le site a été créé en 2006 par une dizaine de personnes "venant du monde des droits de l’homme, des médias et de la high-tech". Il se présente comme un site de "ressource et d’analyse politique et sociétale". Il travaille avec des whistleblowers, lanceurs d’alertes décidés à dénoncer des scandales. WikiLeaks a déjà révélé la vidéo de journalistes de Reuters tués par l’armée américaine en Irak et mis en ligne 77000 documents confidentiels en juillet sur la guerre d’Afghanistan. En octobre, le site a dévoilé 500000 documents sur les crimes américains en Irak. Julian Assange. L’Australien, 39 ans, fondateur de WikiLeaks, est un ancien hacker qui dit vouloir "libérer la presse". Il vit entre plusieurs capitales européennes. Accusé de viol en Suède, il dénonce une campagne calomnieuse pour le faire taire.

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