Wikileaks, un risque pour toute démocratie

"Un certain nombre de points révélés par Wikileaks vont considérablement compliquer la diplomatie américaine dans les mois à venir", prévient James Lindsay, directeur des Etudes au Council on Foreign Relations. Entretien.

Wikileaks, un risque pour toute démocratie
©EPA
Stéphanie Fontenoy

Entretien Correspondante aux États-Unis

Quelles vont être les conséquences de ces fuites pour la diplomatie américaine ?

Il y a certains nombres de points dans ces documents qui vont considérablement compliquer la diplomatie américaine dans les mois à venir. Premièrement, une partie de ces fuites exposent des propos tenus en privé. En réaction, on peut s’attendre à ce que les chefs d’Etat de pays étrangers, les diplomates, les fonctionnaires et les militants soient plus méfiants dans le futur et évitent de s’exprimer de manière candide face à des responsables américains. Deuxièmement, certaines personnes pourraient être menacées dans leur pays pour avoir parlé aux Américains. Cela va rendre le travail des Américains plus difficile.

Ces divulgations révèlent-elles une faiblesse dans la sécurité américaine ?

Plutôt qu’une faiblesse, je dirais une vulnérabilité. Il existe un équilibre fragile entre le besoin de garder certaines informations secrètes mais aussi de les rendre accessibles aux gens qui en ont besoin. Si les mesures de sécurité sont accrues, moins de personnes ont accès à certains documents sensibles. Si elles sont abaissées, plus de gens y ont accès et un seul individu peut mal agir. Traditionnellement, ce genre de documents sont déclassifiés après 20 ans. C’est le jugement qu’un pays démocratique comme les Etats-Unis tient pour traiter ces informations secrètes. Julian Assange a décidé d’aller à l’encontre de ces principes démocratiques, mais les conséquences de ses actes vont être contraires à l’effet qu’il prétend produire.

Est-ce que cette fuite monumentale aurait pu se produire avant, pendant la présidence Bush par exemple ?

Oui, cela n’a rien à voir avec l’administration Obama. Une fois qu’il est possible de télécharger des centaines de milliers de documents sur une carte mémoire et de la glisser dans une poche, c’est quelque chose qui devait arriver. Cela n’aurait pas pu être possible il y a trente ans car il aurait fallu tout un camion pour transporter les dossiers. D’autre part, je ne pense pas que WikiLeaks oserait faire la même chose en Russie, en Chine ou au Pakistan, car les conséquences pour son fondateur pourraient être encore plus graves.

Les documents “top secrets” ne figurent pas dans les fuites, pourquoi ?

On pense que le soldat Manning n’avait pas accès à ces informations hautement sensibles. Seulement un petit nombre, environ 15 000 sur les 250 000 télégrammes dévoilés, sont classés "secrets". Le reste est de faible ou moyenne importance. Mais la raison pour laquelle ces télégrammes ne doivent pas être divulgués est qu’ils peuvent contenir des informations non vérifiées, des suppositions, des suspicions ou des rumeurs. Déverser toute cette matière brute est dangereux car le public la prend pour argent comptant.

Comment l’administration américaine peut-elle réparer les pots cassés ?

Ce sera vraiment difficile. Premièrement, l’administration doit prévenir les autres pays du contenu des câbles, ce qu’elle a fait. Deuxièmement, elle doit s’excuser pour les manquements de sa sécurité, ce qu’elle a fait également. Ensuite, elle doit redoubler d’efforts pour que ces informations ne soient pas aussi facilement subtilisées. Encore une fois, cela est un des risques liés à l’accès à la technologie dans nos sociétés démocratiques. Ce risque va devenir un problème récurrent, non seulement pour la diplomatie américaine mais aussi pour les autres pays.


Amnesty juge positivement Wikileaks qui a pris en compte ses critiques Le secrétaire général d'Amnesty International, Salil Shetty, a jugé mardi "positive" l'action de Wikileaks, estimant que le site internet avait pris en compte les critiques de l'ONG en se montrant plus précautionneux dans la divulgation des télégrammes diplomatiques. "Dans l'ensemble, c'est positif parce que cela déplace l'équilibre du pouvoir de l'information entre les citoyens et les gouvernements", a déclaré M. Shetty lors d'une rencontre avec des journalistes à Paris. "Nous sommes beaucoup plus en faveur de la liberté d'expression qu'en faveur du fait d'utiliser le prétexte de la sécurité nationale pour ne ne pas donner d'informations", a-t-il ajouté, en citant l'exemple de l'absence d'informations sur les prisonniers de Guantanamo. Lors de la diffusion des mémos sur l'Afghanistan l'été dernier, Amnesty avait eu "une conversation violente" avec Wikileaks "parce qu'ils avaient mis en danger des personnes en publiant leurs noms", a-t-il expliqué. "Ils ont pris en compte nos critiques", déjà lors de la publication de leurs mémos sur l'Irak en octobre, a-t-il ajouté. M. Shetty a toutefois reconnu qu'Amnesty et WikiLeaks "ne faisaient pas la même activité et que la manière de travailler de WikiLeaks posait des questions à tout le monde". "Nous, cela peut nous prendre deux ans entre le moment où nous décidons de faire un rapport et celui où nous le publions. Parce que nous allons à la source pour avoir les informations les plus crédibles", a-t-il souligné. WikiLeaks a commencé dimanche soir la publication de 250.000 mémos diplomatiques américains, avec l'aide de cinq grands titres de la presse mondiale, déclenchant de violentes condamnations des gouvernements, en particulier de Washington. Certains journaux ont également émis des réserves sur les pratiques de WikiLeaks, estimant légitime qu'une partie des activités des gouvernements reste secrète.

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