Julian Assange, le Tom Sawyer digital

L’avantage s’il va en prison, c’est qu’il pourra "enfin passer une journée à lire un livre" avait confié Julian Assange en octobre, à l’un des derniers journalistes américains qui ont encore réussi à déjeuner avec lui, dans un petit restaurant éthiopien de Londres.

Julian Assange, le Tom Sawyer digital
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Portrait Lorraine Millot Correspondance à Washington

L’avantage s’il va en prison, c’est qu’il pourra "enfin passer une journée à lire un livre" avait confié Julian Assange en octobre, à l’un des derniers journalistes américains qui ont encore réussi à déjeuner avec lui, dans un petit restaurant éthiopien de Londres. Le fondateur de WikiLeaks n’est pas seulement un génie du piratage informatique, chevalier de l’internet, il est aussi un lecteur avide, pétri de références littéraires, qui s’inspire de Horace, Mark Twain ou Soljenitsyne. "J’ai eu une enfance assez Tom Sawyer" a raconté Julian Assange à un journaliste du New Yorker : "J’avais mon propre cheval. J’avais construit mon propre radeau. J’allais pêcher. Je descendais dans les puits et les tunnels des mines".

Né en 1971 sur la côte nord-est de l’Australie, Assange a décrit son enfance comme une suite d’aventures qui l’auraient prédestiné à une vie errante de combattant pour la "vérité" et pour "l’individu" face aux autorités et corps constitués.

Son nom de famille viendrait d’un immigrant chinois, appelé Ah Sang, arrivé en Australie au XVIIIe siècle, tandis que ses ancêtres maternels venaient d’Ecosse et Irlande.

Comédienne, sa mère le trimballe au gré de ses spectacles et ses amours. A 14 ans, Julian dit avoir déjà déménagé 37 fois. Sa mère se méfie des écoles: "Je ne voulais pas que leurs esprits soient brisés" a-t-elle expliqué au sujet de l’éducation de son fils, qui s’est faite en grande partie à la maison, par correspondance ou au gré de leurs lectures.

De cette enfance dans le Queensland, Julian Assange dit aujourd’hui, dans un éditorial rédigé juste avant de se rendre, avoir gardé l’expérience de "gens qui disent ouvertement ce qu’ils pensent". De là viendrait l’essence de WikiLeaks. A l’adolescence, c’est dans l’informatique que ce Tom Sawyer des temps modernes trouve un gigantesque, terrain d’exploration. A 16 ans, il acquiert son premier modem, l’internet n’existe pas encore mais il s’amuse à pénétrer les systèmes informatiques les plus protégés. Avec d’autres amis hackers, il explore déjà les réseaux du ministère américain de la Défense, du laboratoire nucléaire de Los Alamos mais aussi de compagnies privées.

En 1991, la police australienne l’arrête et le menace de 31 chefs d’accusation pour piratage informatique (après une enquête de plusieurs années il s’en tirera finalement par une amende).

En 2006, quand il fonde WikiLeaks, Julian Assange explique avoir pour "première cible" les "régimes extrêmement oppressifs en Chine, Russie et Eurasie centrale". "Mais nous espérons aussi aider ceux en Occident qui souhaitent révéler le comportement illégal ou immoral de leurs propres gouvernements et entreprises" ajoute-t-il. A 35 ans, il donne enfin un sens à son goût de l’aventure : "WikiLeaks a inventé un nouveau type de journalisme : le journalisme scientifique" explique-t-il aujourd’hui encore, dans son éditorial envoyé à The Australian.

En publiant l’intégralité des documents d’ordinaire gardés secrets par les gouvernements ou les entreprises privées, il permet à chacun de vérifier où est la vérité, plaide-t-il. A un journaliste du Guardian, en juillet dernier, Julian Assange précise le fond de sa pensée : la plupart de ceux qui se disent aujourd’hui journalistes sont des lâches, qui laissent à d’autres le soin de prendre des risques pour récolter l’information. A peine "un millier" de journalistes ont été tués depuis 1944, souligne-t-il. "C’est une honte internationale que si peu de journalistes occidentaux aient été tués ou arrêtés sur le champ de bataille" assène-t-il au Guardian. Assange, qui n’a évidemment pas que des amis, est un "micro-mégalomane qui s’embarrasse de peu ou d’aucun scrupule" a résumé le journaliste et écrivain Christopher Hitchens. Ces derniers mois en particulier, Assange était "fantasque", "impérieux", "dictatorial" ont décrit d’anciens collaborateurs de WikiLeaks qui ont préféré quitter l’aventure.

La plupart des journalistes qui l’ont interrogé confirment que Julian Assange supporte mal la critique.

Mais si les polices européennes et américaines ne le retiennent pas trop longtemps, Julian Assange a déjà promis d’écrire d’autres chapitres encore de son épopée. "J’ai plein d’autres idées, a-t-il confié cet été au Guardian. Dès que WikiLeaks sera suffisamment fort pour prospérer sans moi, je m’en irai réaliser d’autres de ces idées".

© Libération


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