Les conseilleurs ne sont pas les payeurs

Le "WikiLeaks" du jour n’est pas tendre pour le Conseil de l’Europe. Dans un de ses câbles d’une subtilité désormais proverbiale, la diplomatie américaine s’en donne à cœur joie.

Philippe Paquet
Les conseilleurs ne sont pas les payeurs
©AP

Le "WikiLeaks" du jour n’est pas tendre pour le Conseil de l’Europe. Dans un de ses câbles d’une subtilité désormais proverbiale, la diplomatie américaine s’en donne à cœur joie. "Le Conseil de l’Europe aime se poser en bastion de la démocratie, en promoteur des droits de l’homme, et en dernier rempart pour la défense de l’Etat de droit en Europe - et au-delà", commente avec une grosse pointe de fiel le consulat général des Etats-Unis à Strasbourg dans une dépêche datée du 10 mars 2009. Pour conclure : "C’est une organisation qui souffre d’un complexe d’infériorité et qui a, en même temps, un agenda exagérément ambitieux."

Sans doute le Conseil de l’Europe n’est-il pas à l’abri des reproches et des moqueries. Sans doute l’institution fondée en 1949 n’a-t-elle pas su éviter un certain vieillissement, et sans doute a-t-elle, comme d’autres organisations pressées de grandir, succombé à la tentation d’un élargissement trop rapide.

On avait évidemment envie de rire quand on vit le Comité des ministres du Conseil présidé par la Russie, ce pays où l’on assassine les opposants et les journalistes, ce pays que Transparency International classe en 2010 au 158e rang (sur 178) des Etats les moins corrompus, ce pays où les résultats des vingt-cinq prochaines élections sont déjà arrêtés (dans la patrie des plans quinquennaux, on ne se refait pas) Comme on avait envie de pleurer quand le Conseil proposa un statut d’invité spécial au Belarus pour autant qu’il observât un moratoire sur l’application de la peine de mort.

Mais le Conseil de l’Europe a eu et a encore son utilité. Les Américains sont les premiers à le savoir. Et à le regretter. Ce qui peut au demeurant contribuer à expliquer le ton amer du consulat général à Strasbourg. On ne mentionnera que les rapports demandés par le Conseil au juriste suisse Dick Marty, en 2006 et 2007, rapports qui établirent l’existence de prisons secrètes de la CIA en Europe et stigmatisèrent la participation de la Pologne et de la Roumanie à ce douteux programme de lutte antiterroriste.

En fait de complexe d’infériorité et d’agenda touffu au Conseil de l’Europe, on aimerait certainement, de ce côté de l’Atlantique, que les Etats-Unis soignent, quant à eux, leur complexe de supériorité (dont l’ère Bush avait donné toute la mesure) et qu’ils accordent plus souvent leur politique étrangère avec les nobles idéaux inscrits dans leur Constitution. Combien de fois les droits de l’homme et les principes démocratiques ont-ils été foulés au pied au nom de la realpolitik à Washington et des intérêts de Wall Street ?

Les partenariats "pour la démocratie" que le Conseil cherche à nouer avec les Parlements de certains pays (de la Libye au Turkménistan) prêtent assurément à ricaner. Mais ces initiatives, si elles peuvent sembler "exagérément ambitieuses", sont a priori plus sympathiques que l’image de marque de l’Amérique projetée dans les prisons d’Abou Ghraïb et de Guantanamo.