Irlande, ta jeunesse fout le camp

Une file d’une cinquantaine de mètres s’étend devant le 42 Elgin Road, dans le quartier de Ballsbridge au sud de la capitale irlandaise. Pour remarquable qu’elle soit, ce n’est pas l’architecture du bâtiment qui abrite l’ambassade des Etats-Unis à Dublin qui a attiré les jeunes garçons et filles qui attendent sur le trottoir que vienne leur tour de franchir le portail de sécurité.

Olivier le Bussy, envoyé spécial en Irlande

Une file d’une cinquantaine de mètres s’étend devant le 42 Elgin Road, dans le quartier de Ballsbridge au sud de la capitale irlandaise. Pour remarquable qu’elle soit, ce n’est pas l’architecture du bâtiment qui abrite l’ambassade des Etats-Unis à Dublin qui a attiré les jeunes garçons et filles qui attendent sur le trottoir que vienne leur tour de franchir le portail de sécurité. Mais la perspective d’obtenir, peut-être, un visa qui leur permettra d’émigrer outre-Atlantique et de fuir le marasme économique dans lequel l’Eire est empêtrée depuis trois ans. "C’est reparti comme dans les années 80", soupire Seamus Kavannagh, le chauffeur de taxi. "Mon fils aura fini ses études cette année. Je ne tiens pas à ce qu’il parte, mais il n’aura peut-être pas le choix. Et mon autre fils est déjà à Londres."

Terre d’immigration il y a cinq ans, l’Irlande ne parvient plus, aujourd’hui, à retenir ses enfants. Comment en est-on arrivé là ? Au crépuscule du siècle précédent et à l’aube de celui-ci (1990-2002), l’Irlande a connu une fulgurante croissance économique qui lui a valu le ronflant surnom de "Tigre celtique". Disséminés aux quatre coins du monde (anglo-saxon, essentiellement), les émigrés irlandais sont revenus au pays, alléchés par la perspective de profiter mais aussi de contribuer à cette prospérité inédite dans l’histoire de l’île.

L’éclatement de la bulle immobilière puis la crise financière internationale de 2008 ont limé les dents du Tigre. L’effondrement du secteur bancaire irlandais a fini par avoir sa peau. Les chiffres sont affolants : le sauvetage des banques irlandaises par l’Etat -pour autant qu’on puisse les considérer comme sauvées - a fait exploser le déficit public, qui s’élève à 32% du PIB ; la dette publique avoisine la barre fatidique des 100% du PIB ; la croissance est anémique (elle sera de 1% en 2011, selon la Banque centrale d’Irlande).

Le taux de chômage est à l’avenant. De 2007 à 2010, il est passé de 4 à 14%, avec un pic de 25% pour les 20-24 ans. De plus, déjà soumise à une sévère cure d’austérité, l’Irlande va devoir mener à bien un plan d’économie drastique de 15 milliards d’euros pour les quatre années à venir pour assainir ses finances publiques - l’une des conditions posées par l’Union européenne et le Fonds monétaire international pour qu’elle puisse bénéficier d’un plan d’aide de 85 milliards d’euros. Pour le lendemains qui chantent, on repassera.

Que font les Irlandais quand ça tourne mal ? Plutôt d’attendre que ça passe en courbant l’échine, ils émigrent. Comme ils l’ont fait lors de la famine qui a sévi de 1846 à 1848 et pendant, grosso modo, tout le XXe siècle, avec de fortes poussées dans les années 50 et 80. "On enregistre environ 1 000 départs par semaine", commente Tom McDonnell, du think tank progressif Tasc. Du jamais vu depuis 1989, selon le CSO, le centre irlandais de statistiques. En deux ans, 100 000 personnes seraient parties voir si l’herbe n’était pas plus verte ailleurs. Sur une population de 4 millions, ce n’est pas négligeable. Selon l’Institut de recherche économique et sociale, la tendance devrait se poursuivre et ils seront 150 000 à émigrer dans les deux ans à venir.

Les ouvriers des pays d’Europe centrale et orientale, qui étaient venus prêter leurs bras à l’Irlande lors du boom de la construction, ont été les premiers à plier bagages. Les Irlandais suivent. "Ils partent pour l’Australie, le Canada, le Royaume-Uni et, dans une moindre mesure, pour les Etats-Unis et la Nouvelle-Zélande, poursuit Tom McDonnell. "Ce sont souvent des jeunes gens. Des ouvriers du secteur de la construction qui ont perdu leur emploi et ne le retrouveront jamais. Mais aussi beaucoup de diplômés universitaires."

En juin prochain, Brendan Lacey sera du nombre. Casquette vissée sur le crâne, sweat-shirt collège et jeans troué, cet étudiant en économie et en droit de 22 ans de l’University College of Dublin assure qu’il aurait "préféré rester en Irlande". Les circonstances en ont décidé autrement. "Je suis fils unique et ma mère m’a élevé seule. Elle sera bientôt à la retraite et il faudra que je prenne soin d’elle. Mais ici, il n’y pas de travail pour un étudiant en droit, à moins que vous soyiez parent avec quelqu’un qui dirige un bureau d’avocats ou que vous connaissiez quelqu’un dans une firme privée qui peut vous pistonner. Je tenterai en premier lieu de trouver un travail au Royaume-Uni, mais je n’exclus pas non plus de m’expatrier en Australie. Beaucoup de mes amis sont déjà là-bas. Si vous avez les compétences que les Australiens recherchent, vous êtes sûrs de trouver un emploi." D’autant que le malheur des uns offre des opportunités aux autres. Suite aux inondations dantesques dont a souffert l’Etat du Queensland, l’Australie a plus que jamais besoin d’architectes, d’ingénieurs, d’ouvriers du bâtiment, d’infimières. "Ce qui ne gâte rien, c’est que le climat est quand même meilleur qu’ici", ironise Brendan. Avant que son sourire s’estompe. "Pour ma mère, c’est difficile à digérer. Il y a en elle beaucoup de colère et d’amertume. Elle ne m’a pas élevé pour que je n’ai aucune opportunité de trouver du travail ici. Mais tout ce dont j’ai eu besoin pour poursuivre mes études n’a pas permis à ma mère de faire des économies. C’est à mon tour de la supporter financièrement. J’en veux beaucoup aux banques et au gouvernement. Les générations au pouvoir sont censées assurer que le monde sera meilleur pour les générations suivantes. Et eux, ils ont bradé notre futur."

Egalement étudiant en droit, mais à l’université de Cork, Sam Fitzpatrick entamera sa carrière professsionnelle à Londres, à l’été prochain. Il prend les choses avec un peu plus de détachement. "Londres, ce n’est pas le bout du monde. J’ai déjà beaucoup de connaissances là-bas, je ne serai pas dépaysé. J’ai toujours pensé que je vivrai une expérience professionnelle à l’étranger, mais c’est devenu une évidence quand la crise a éclaté. C’est simple : on trouve des boulots plus intéressants hors d’Irlande et on est mieux payé outre-mer. Je pars pour deux ans, et après, on verra bien, même si je ne pense pas que la situation économique de l’Irlande se sera améliorée d’ici là. Je resterai peut-être à Londres, ou alors je tenterai ma chance aux Etats-Unis."

Avant de revenir au pays ? Rien n’est moins sûr, estime John Logue, membre du conseil de l’administration de l’Union of students of Irland (USI), le syndicat d’étudiants local. "Beaucoup de gens disent qu’ils reviendront dans cinq ans, mais je n’y crois pas. Cette crise va encore durer pendant dix ans. L’Irlande s’en remettra, mais on ne peut pas mettre sa vie professionnelle entre parenthèses pendant dix ans. Ces gens vont partir, s’établir dans d’autres pays, tisser un réseau de relations, fonder une famille, contracteront un prêt immobilier et ils ne reviendront plus en Irlande que pour la saint Patrick et Noël."

Pour le pays, qui voit s’envoler des personnes hautement qualifiées et de la main d’œuvre, la pilule de l’émigration risque d’avoir un goût très amer. "Les conséquences de cette émigration massive pour l’Irlande, ce sera moins d’innovation, une perte de esprit d’entreprise et une pression fiscale accrue sur ceux qui restent, parce qu’il y aura moins de personnes actives et plus de pensionnés. Il faudra absolument que le nouveau gouvernement (qui sortira des urnes des élections générales de ce 25 février, NdlR) i ntervienne pour favoriser la formation continue des travailleurs, créér des emplois et préserver ceux qui existent encore."

L’USI a d’ailleurs rappelé à tous les partis politiques en lice la proposition qu’elle a déposée il y a deux ans. "Il faut mettre en place un vaste programme d’insertion professionnelle", insiste John Logue. "Les diplômés qui ne trouvent pas d’emploi doivent pouvoir travailler en entreprise, pour acquérir de l’expérience, tout en touchant les allocations de chômage (200 euros par semaine, NdlR). Ce n’est pas un plan parfait, mais c’est réaliste." Ce qui ne l’empêchera pas, lui aussi, d’aller chercher fortune au Royaume-Uni ou aux Antipodes, avoue-t-il.

Ceux qui partent sont conscients des dommages que leur départ risque de causer. "Les personnes les plus qualifiées vont quitter l’Irlande et ce seront les moins qualifiées qui vont devoir redresser le pays", admet Sam FitzPatrick. "Qui sait, ça aura peut-être un effet sur les multinationales qui ne trouveront plus, en Irlande, les personnes compétentes. C’est terrible, mais je ne peux rien y faire. Quelle raison aurais-je de rester ici ?"

Brendan Lacey, en revanche, estime qu’ils sont redevables au pays où ils sont nés et qui les a formés, gratuitement. "Nous avons bénéficié de l’éducation du système d’enseignement irlandais, très performant, qui nous appris à être les meilleurs dans nos domaines respectifs. Nous avons une dette à payer. C’est pourquoi je pense que je reviendrai, dès que je le pourrai."

D’aucuns, comme Fergal o’Brien, chef économiste à l’Irish business and employers confederation (Ibec),, la fédération patronale irlandaise, veulent rester optimiste. "Il y aura toujours de nouveaux emplois, ici. Intel n’a pas investi un demi-milliard d’euros en Irlande pour rien. Et si Google a acheté le bâtiment qu’il louait, ça signifie qu’ils comptent se développer. Dans le domaine des services aussi, il y aura des emplois à pourvoir. Par contre, c’est vrai que pour ceux qui travaillaient dans la construction, dans la vente au détail, ça va être très difficile."

D’autres encore refusent de noircir le tableau. Barry Dowling travaille pour Visa First, un organisme qui offre ses services aux candidats émigrants. "Nous leur obtenons leur visa, un logement sur place, nous leur ouvrons un compte en banque... Je sais qu’on parle de 100000 départs, mais je n’ai pas constaté une grosse augmentation de demandes chez nous. Ce qui a changé, en revanche, c’est qu’avant les gens nous demandaient un visa d’un an et qu’à présent, ils ne prennent plus de billet de retour. On voit aussi des profils beaucoup plus différents qu’auparavant : ce n’est plus seulement le petit gars de 18 ans, avec les cheveux en pétards, mais aussi le grand costaud, spécialiste des réparations de frigo, qui envisage de partir en Australie. Là, un charpentier ou un plombier trouve du travail en trois semaines. Mais pour ceux qui sont spécialisés dans les nouvelles technologies, il y aura toujours du travail ici". Selon lui, s’expatrier, plus qu’une obligation, est une opportunité. "Les médias noircissent tout. Il faut le faire parce que c’est une fantastique expérience. Et quand les gens reviennent, ils rapportent cette expérience au pays. Les Irlandais ne savaient pas cuisiner, et maintenant, on trouve des bons restaurants partout."

N’empêche, cet optimisme est peut-être un peu forcé. La nouvelle vague d’immigration affecte l’économie, mais aussi le tissu social de l’Irlande. "La moyenne d’âge s’est envolée dans les régions rurales", explique John Logue. "Les jeunes sont d’abord partis chercher du travail en ville, quand la construction tournait à plein régime. Et maintenant, ils partent à l’étranger. Dans la région de Galway, la moyenne d’âge a augmenté de vingt ans. Ce qui déprime les personnes plus âgées, qui regrettent l’enthousiasme et la vivacité des jeunes." Autre exemple, moins anecdotique qu’il n’y paraît : "Le football gaelique fait partie intégrante de la culture rurale. Mais ils n’arrivent plus à former d’équipe parce que trop de joueurs sont partis", rappelle Tom McDonnell.

Chaque jour, la radio diffuse des coups de téléphones éplorés de parents qui ont vu partir leurs enfants. Et dans tout le pays, les "migrations-parties" se mutiplient. "J’ai assisté à quelques-unes d’entre elles, témoigne John Logue. Ça finit toujours en pleurs, parce qu’on ne sait pas si on reverra jamais la personne qui s’en va. C’est très poignant. "

Pour Tom McDonnell, la fuite de la jeunesse d’Irlande "est un traumatisme pour le psyché de la nation, peut-être pire que la crise bancaire ou la crise immobilière".