Kadhafi de plus en plus isolé

Mouammar Kadhafi est de plus en plus isolé. Les démissions et les défections se poursuivent. Des ministres, des diplomates et des soldats quittent le navire du dirigeant libyen. Entretien avec le sociologue et politologue Rudolf El Kareh, spécialiste du monde arabe.

Vincent Braun
Kadhafi de plus en plus isolé
©AFP Internet

Entretien

Mouammar Kadhafi est de plus en plus isolé. Les démissions et les défections se poursuivent. Des ministres, des diplomates et des soldats quittent le navire du dirigeant libyen pour dénoncer les massacres ordonnés par le "guide", voire rejoindre la cause des insurgés. Ce fut le cas, jeudi, d’une dizaine de généraux et de colonels. Quant à l’insurrection partie de l’est du pays, elle gagne du terrain. "Historiquement, il y a eu beaucoup de méfiance vis-à-vis de Kadhafi dans les provinces orientales, notamment autour de Benghazi. De par leur proximité avec l’Egypte, ces provinces sont beaucoup plus influencées par les liens avec ce pays", souligne le sociologue et politologue Rudolf El Kareh, spécialiste du monde arabe. Voilà qui explique pourquoi le mouvement d’insurrection libyen, contracté au "contact" de la contestation égyptienne, s’est cristallisé autour de cette ville, la deuxième du pays.

Les jours de Kadhafi sont-ils comptés ?

La Libye est un peu l’anti-modèle égyptien, où la structure de l’Etat était solide. Le problème de la Libye, c’est qu’au cours des 42 années d’autoritarisme et d’autocratie de Kadhafi et sa famille, l’appareil d’Etat a été affaibli, ainsi que l’armée, le tout au profit de comités populaires et de jeux politiques internes dans le cadre desquels Kadhafi et sa famille ont manipulé les appartenances claniques et surtout tribales. L’armée, notamment, a été affaiblie au profit de quelques régiments commandés par ses fils. Cela a mené à une situation où l’armée prend position contre le régime mais par fragments, contrairement à ce que l’on a vu en Egypte, où il y a un vrai commandement qui s’est officiellement prononcé en faveur du peuple. On assiste donc en Libye à une désagrégation de l’autorité et à une jonction entre des fragments de l’armée et le mouvement insurgé, qui prend diverses formes.

Ce qui rend la situation plus complexe qu’en Egypte ?

En Egypte, c’était très clair. A partir du moment précis où l’armée a pris fait et cause pour le peuple, les jours de Moubarak étaient comptés. D’autant que, malgré toutes les menaces, le peuple est resté massivement mobilisé tout en fraternisant avec l’armée, ce qui montrait un très grand niveau de maturité et de conscience de la population. Ici, on a un groupe de plus en plus replié sur lui-même, autiste, vis-à-vis d’une population qui prend de plus en plus le contrôle du territoire. Et de ses territoires de vie.

Kadhafi apparaît plus isolé, plus faible que jamais, malgré ses discours martiaux…

Sa faiblesse apparaît dans l’appel et le recours aux mercenaires. Ce matin, Idriss Déby (NdlR : le président tchadien), qui est son débiteur, lui a envoyé un millier d’hommes. Par ailleurs, Kadhafi tente de mobiliser des gens qu’il a aidés par le passé, factions, partis, mouvements, fractions d’Etat, parfois des Etats. Il essaie aussi de mobiliser les tribus du pays, mais il n’y arrive pas. La principale tribu, les Warfali, soit plus d’un million de personnes, a pris position contre lui. Les Aouia aussi. Et il n’a pas vraiment réussi à mobiliser sa propre tribu, les Kadhaf. Et sur le plan international, la Ligue arabe a suspendu la Libye de ses activités.

La radicalisation va se poursuivre…

Etant donné que le seul programme de Kadhafi est de faire face de cette manière, il n’y pas de possibilité pour une transition, un compromis avec le régime. Comme le dit le proverbe arabe, c’est à celui qui brisera les os de l’autre. Je pense que l’on va vers quelque chose de plus violent. Sauf s’il est éliminé par une faction physiquement proche de lui, donc située à Tripoli. Et sauf si, dans un éclair de lucidité, il s’en va.

Vous croyez au scénario d’un départ ?

Même les chiens fous ont des éclairs de lucidité. Mais je ne peux présumer de rien. Le fait est que le régime essaie déjà de faire partir des membres de la famille. Mercredi, un avion transportant la femme de l’un de ses fils a tenté de se poser au Liban, puis à Malte, sans succès. Comme le pilote s’est conformé à l’ordre qui lui avait été donné de ne pas dévoiler le nom des passagers, l’autorisation d’atterrir lui a été refusée.

Une intervention internationale s’impose-t-elle ?

Ce serait contre-productif. Il faut laisser le peuple libyen régler lui-même les choses et le soutenir. De toute manière, je ne vois pas comment, avec un voisinage qui change en Egypte et en Tunisie, Kadhafi pourrait tenir.


Sur le même sujet