Admirables Japonais

Dans beaucoup d’autres sociétés, le chaos provoqué au Japon par le double cataclysme de vendredi se serait accompagné d’un dérèglement général, de scènes de pillages, d’actes de violence, d’accès d’hystérie. Rien de tout cela dans l’Empire du Soleil levant.

Admirables Japonais
©AP
Philippe Paquet

Envoyé à Banda Aceh pour y couvrir l’effroyable catastrophe provoquée par le tsunami du 26 décembre 2004, nous passions nos journées avec un jeune chauffeur dont nous avions loué le véhicule. Agé d’une trentaine d’années, cet Indonésien de Sumatra était jovial et dévoué, toujours disponible, toujours prêt à risquer de défoncer sa modeste voiture sur d’impossibles pistes de terre battue, à la recherche des équipes humanitaires qui étaient elles-mêmes à la recherche d’hypothétiques survivants. Il ne parlait pas beaucoup, mais seulement parce que son anglais était limité. Il compensait ses silences par des sourires. On aurait dit, somme toute, l’homme le plus heureux du monde (heureux autant qu’on peut l’être dans un pays pauvre, où manque à peu près tout, en tout cas le superflu et une bonne partie de l’essentiel).

Ce n’est que le dernier jour, alors que nous circulions de nouveau dans la partie de la ville en bord de mer, là où tout avait été rasé par la vague meurtrière (le même spectacle que celui qu’on découvre aujourd’hui sur les côtes du Japon), là où des bras de cadavres perçaient encore et toujours des piles de gravats, qu’il arrêta sa voiture, sans rien dire, en un lieu où il n’y avait rien. Rien sauf une dalle en béton, jonchée de déchets et de débris. "Ma maison était ici", finit-il par lâcher. Avant de confier que presque toute sa famille avait péri dans l’inondation. Pendant toutes ces journées, il n’avait rien révélé d’une tragédie personnelle, rien laissé paraître d’une existence qui avait viré au désastre avec la perte des êtres les plus aimés. Il avait continué à sourire, à travailler, à rendre service, à vivre.

Le stoïcisme, la résignation, la dignité dont les Japonais font une fois de plus l’extraordinaire démonstration nous rappellent cette apparente impassibilité devant le malheur, en tout cas cette absolue maîtrise de soi, individuelle et collective. Dans beaucoup d’autres sociétés, le chaos provoqué au Japon par le double cataclysme de vendredi se serait accompagné d’un dérèglement général, de scènes de pillages, d’actes de violence, d’accès d’hystérie. Rien de tout cela dans l’Empire du Soleil levant où l’on cherche ses proches, enterre ses morts, se soumet au compteur Geiger, évacue des zones irradiées, fait la queue devant des magasins vides, attend des trains qui ne viendront pas, sans geindre ni protester. Sans même critiquer un gouvernement qui, dépassé par les événements (ce qui est compréhensible), ment plus que probablement à ses administrés et les réduit aux supputations les plus inquiètes sur ce qui va arriver.

Le shintoïsme ("la voie des dieux"), la religion traditionnelle du Japon, prépare sans doute ses habitants à adopter une telle attitude. En particulier dans les circonstances présentes puisqu’il enseigne aux Japonais à respecter la nature (tenue pour sacrée) et à s’y soumettre. Cela n’enlève rien à la force de caractère d’une nation qui a appris à dominer l’adversité et à surmonter ses peurs. Une nation à laquelle son Empereur avait demandé, après Hiroshima et l’humiliante capitulation d’août 1945, de "supporter l’insupportable". Ce qu’elle fait une fois de plus de façon admirable.