Les musulmans américains ressentent encore un climat de suspicion

Les autorités enverraient des informateurs, appelés "rampants des mosquées", pour surveiller les imams et leurs sermons. Malgré les progrès réalisés ces dix dernières années, les musulmans américains sont parfaitement conscients du climat de suspicion qui pèse sur eux.

Stéphanie Fontenoy - Reportage - Correspondante à New-York
Les musulmans américains ressentent encore un climat de suspicion
©AP

Une voiture de police est stationnée 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 devant la mosquée Park 51 près de Ground Zero. "Nous sommes ici pour protéger les fidèles et le bâtiment", confie l’officier de garde. "C’était tendu l’année dernière, mais ça s’est calmé", précise-t-il dans son uniforme bleu du NYPD, le New York Police Departement. Le projet de construction d’un centre culturel musulman à quelques rues seulement des anciennes tours jumelles avait déclenché une forte polémique l’été dernier pendant la campagne législative. Sur le grand chantier du World Trade Center, les autocollants figurant le mot "Mosquée" barré d’une croix rouge sont toujours bien visibles sur les casques des ouvriers. "Je ne veux pas parler de mes opinions politiques, mais tout le monde ici est bien d’accord sur ce point", raconte un travailleur. Depuis, plusieurs autres projets de construction de lieux de culte musulman, à Brooklyn et à Staten Island, ont été compromis. Mais, dix ans après le 11 Septembre, une détente est bel et bien amorcée.

Mis à part le problème des nouvelles mosquées qui semble cristalliser l’attention du public, la population musulmane se sent plutôt mieux que dans les mois qui ont suivi les attaques terroristes. "Après le 11 Septembre, nous devions faire attention à la manière dont nous parlions et à nos comportements, explique Mohammad Mansur, un fidèle de la grande mosquée de New York, sur la 96e rue. Après dix ans, la peur a disparu."

Dans un discours cette semaine pour marquer l’anniversaire du 11 Septembre, le maire de New York, Michaël Bloomberg, a insisté sur le fait que les valeurs fondatrices du pays, notamment la liberté religieuse, devaient s’appliquer à tous. Michaël Bloomberg a été un des plus ardents défenseurs de la mosquée Park 51 située d’ailleurs non loin de la mairie. L’administration new-yorkaise compte dans ses rangs deux conseillers musulmans, dont une femme. Parmi les 1 400 dernières recrues de la police, 400 sont de confession musulmane. Enfin, chaque année, des repas de ramadan sont organisés le soir dans les locaux municipaux. Le mois dernier, Michaël Bloomberg a célébré la fin du ramadan en organisant le repas de rupture du jeûne, l’Iftar, dans sa résidence de Gracie Mansion, avec des responsables musulmans.

La situation cependant est loin d’être idyllique. Pour certains, l’attitude d’ouverture du maire Bloomberg est avant tout une façade. Un rapport récent de l’agence de presse américaine Associated Press a créé le choc parmi la population musulmane de New York. Selon AP, la police new-yorkaise collabore étroitement avec l’Agence centrale de renseignements (CIA), pour espionner les musulmans dans leur vie de tous les jours, à la mosquée mais aussi dans les librairies, les restaurants, auprès des chauffeurs de taxis. Les autorités enverraient des informateurs, appelés "rampants des mosquées", pour surveiller les imams et leurs sermons. Ces révélations ont déclenché une levée de boucliers tant des associations musulmanes que de celles qui défendent des libertés civiques, qui portent plainte.

Malgré les progrès réalisés au cours des dix dernières années, les musulmans américains sont donc parfaitement conscients du climat de suspicion qui pèse sur eux. Plus de la moitié d’entre eux (52 %) considèrent que les mesures anti-terroristes du gouvernement américain ciblent principalement leur communauté. Cependant, une large majorité (82 %) est satisfaite des conditions de vie aux Etats-Unis.

Une myriade d’organisations est née au cours de la dernière décennie aux Etats-Unis pour améliorer la compréhension et les rapports entre musulmans et non-musulmans. Parmi celles-ci, la fondation pour la compréhension ethnique (Fondation for Ethnic Understanding), qui rapproche des leaders juifs et musulmans. Deux importants représentants religieux new-yorkais, l’imam Shamsi Ali et le rabbin Mark Schneier, travaillent ainsi main dans la main. "Il ne s’agit pas seulement de boire le thé ensemble et de dialoguer. Il faut que nous nous battions les uns pour les autres, explique le rabbin Schneier. Si une mosquée est attaquée, je vais la défendre. Si une synagogue est profanée, je m’attends à ce que les musulmans la défendent aussi." Ce faisant, ils espèrent que New York "donne l’exemple".


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