DSK: la justice pointée du doigt

Remaniement surprise dans le bureau du procureur du district de Manhattan. Lisa Friel, la directrice de l’unité spécialisée dans les crimes sexuels, la Sex Crimes Unit, a été mystérieusement remerciée la semaine dernière, alors que son service travaillait sur l'affaire DSK.

DSK: la justice pointée du doigt
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Stéphanie Fontenoy

Remaniement surprise dans le bureau du procureur du district de Manhattan. Lisa Friel, la directrice de l’unité spécialisée dans les crimes sexuels, la Sex Crimes Unit, a été mystérieusement remerciée la semaine dernière, alors que son service travaillait sur un des plus grands cas de son histoire : la très médiatisée " affaire DSK", un duel juridique entre une femme de ménage immigrée et l’un des hommes les plus puissants de la planète. Ce départ, qui sera effectif le 1er septembre, coïncide avec un virage à 180 degrés de la position du procureur de Manhattan, Cyrus Vance Jr.

Dans les jours qui ont suivi la plainte de la femme de chambre de l’hôtel Sofitel, le bureau du procureur a mobilisé toutes ses forces pour faire inculper Dominique Strauss-Kahn, allant jusqu’à demander qu’il reste incarcéré jusqu’à son procès, une requête rejetée par un juge de Manhattan. Cyrus Vance Jr pensait avoir toutes les cartes en main pour faire juger l’homme politique français, s’appuyant sur le témoignage poignant de la victime présumée et les traces d’ADN retrouvées dans la chambre d’hôtel.

Coup de tonnerre vendredi dernier : le ministère public est forcé d’admettre les faiblesses de son dossier. Après enquête, la crédibilité de l’accusatrice et témoin clé, Nafissatou Diallo, une Guinéenne de 32 ans, est sérieusement remise en cause. Dans le système pénal américain, la crédibilité de la plaignante est l’élément le plus important d’un dossier à charge, plus important même que les preuves matérielles - en l’occurrence le sperme de l’accusé retrouvé sur la moquette et les murs de la chambre d’hôtel, ainsi que le rapport médical de la plaignante. Le fait que Nafissatou Diallo ait menti sur son passé et devant le grand jury qui a inculpé M. Strauss-Kahn a de grandes chances de faire capoter le procès, raison pour laquelle le bureau du procureur a dû faire marche arrière vendredi. Un revers douloureux pour la Sex Crimes Unit, pourtant rôdée à l’exercice.

Cette unité spéciale fait figure de modèle dans le système judiciaire américain. Sa création, une première du genre, fut célébrée comme une victoire en 1974, à une époque où moins de 2% des plaintes pour viol aboutissaient à une condamnation à New York. Son équipe de choc est composée de quarante juristes, dont vingt-huit femmes, recrutés pour leur empathie envers les victimes, quelle que soit leur histoire ou leur passé. Elle traite 110 000 plaintes pour viol par an.

L’affaire DSK qui part en fumée est aussi un nouveau camouflet pour Cyrus Vance Jr. Le magistrat de 57 ans, en poste depuis dix-huit mois, vient de perdre plusieurs cas d’affilée et sa réputation bat de l’aile. "J’ai un respect énorme pour Cy en tant que procureur, mais ce qui lui arrive ressemble à une série de cauchemars", affirme Gerald Shargel, un avocat pénal de New York. "Cette affaire a changé le paysage de la politique internationale. On est en droit de se demander quel message nous envoyons au reste du monde sur le système pénal américain", s’inquiète Steven Miller, un ancien procureur fédéral, cité par le "Wall Street Journal".

Il est reproché au procureur d’avoir hâté la décision de faire inculper Dominique Strauss-Kahn tout de suite après les faits présumés, contre l’avis de Lisa Friel et de la Sex Crimes Unit, qui prônaient une enquête plus approfondie sur l’accusatrice. Suite à des fuites de son dossier dans la presse, Nafissatou Diallo apparaît aujourd’hui comme une personne peu fiable et qui ne peut donc être défendue. Une logique que son avocat, Kenneth Thompson, et les organisations de lutte contre les préjudices faits aux femmes, récusent. "On fait ici le procès de la victime au lieu de faire le procès de l’accusé. Le système devrait protéger la personne qui porte plainte. Cet exemple va paralyser d’autres femmes qui ne parleront pas de peur que des éléments de leur passé soient pris en compte", souligne Taina Bien-Aimé, directrice générale de l’association Egalité Maintenant, qui lutte contre les violences faites aux femmes.

La plupart du temps, dans un procès pour viol, en l’absence de témoins, les jurés doivent choisir entre la parole de l’accusé et celle de la plaignante. Si la fiabilité de la victime présumée est entachée, il devient très difficile de remporter l’intime conviction d’un grand jury qui doit se prononcer à l’unanimité sur la culpabilité de l’agresseur. "Au final, je pense que le bureau du procureur va laisser tomber cette affaire, a commenté ce week-end Paul Callan, procureur à la retraite, sur la chaîne d’information américaine CNN. Ils ne veulent pas aller jusqu’au jugement et subir les foudres. Je crois qu’on se dirige rapidement vers un non-lieu."


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