La "succession" du Dalaï-Lama

Lors d’une cérémonie décrite comme haute en couleur à Dharamsala, la ville indienne où s’est réfugié le Dalaï-Lama, un juriste de 43 ans, formé à Harvard, a prêté serment lundi comme nouveau Premier ministre du gouvernement tibétain en exil.

Philippe Paquet
La "succession" du Dalaï-Lama
©EPA

Lors d’une cérémonie décrite comme haute en couleur à Dharamsala, la ville indienne où s’est réfugié le Dalaï-Lama, un juriste de 43 ans, formé à Harvard, a prêté serment lundi comme nouveau Premier ministre du gouvernement tibétain en exil. L’événement a pris une dimension particulière dans la mesure où Lobsang Sangay est désormais présenté comme le "successeur politique" du Dalaï-Lama, ce dernier ayant exprimé en mai dernier l’intention de se retirer et de ne plus jouer en tout cas un rôle politique de premier plan.

Le Premier ministre a prêté serment neuf secondes précisément après 9 heures 09 locales, le chiffre neuf étant associé à la longévité. M. Sangay aura assurément bien besoin de toute forme de protection surnaturelle car il entre en fonction dans un contexte on ne peut plus délicat. La succession du XIVe Dalaï-Lama et, en filigrane, l’avenir de l’institution elle-même, ont plongé les Tibétains de la diaspora dans l’incertitude et l’inquiétude, tandis qu’en Chine, la "question tibétaine" et, plus généralement, le problème des minorités ethniques sont toujours loin d’être résolus comme le rappellent aussi bien la controverse autour du XIe Panchen-Lama que les violences récurrentes au Xinjiang.

Toute la force du mouvement qui réclame pour le Tibet, sinon l’indépendance, du moins une véritable autonomie, semble reposer sur le charisme de l’actuel Dalaï-Lama. Or, celui qui a eu 76 ans le mois dernier et dont la santé a paru parfois chancelante, est manifestement pressé d’organiser sa succession, dans le souci surtout d’empêcher les dirigeants chinois de l’orchestrer à leur avantage.

Se réclamant des prérogatives jadis exercées par les empereurs de Chine, le régime communiste, bien qu’officiellement athée, entend, en effet, se mêler de l’identification de la réincarnation du Dalaï-Lama. Une prétention qui a le don d’agacer celui-ci. " S’ils veulent avoir une quelconque pertinence dans ce domaine, qu’ils commencent par reconnaître la réincarnation de Mao Zedong ou de Deng Xiaoping ", a récemment commenté le Dalaï-Lama dans un entretien accordé au journal "Le Monde".

Le chef temporel et spirituel du Tibet, qui veut donc se décharger maintenant de sa charge temporelle au profit de son Premier ministre, n’exclut pas que la procédure de recherche de sa réincarnation soit modifiée pour que les Tibétains en exil puissent en garder le contrôle. Il n’exclut pas davantage que le prochain dalaï-lama soit choisi par un conclave de type papal.

Le but est d’éviter que les Chinois intronisent "leur" dalaï-lama comme ils l’ont fait déjà pour le numéro deux de la hiérarchie tibétaine, le panchen-lama, en 1995. Ils avaient alors fait disparaître l’enfant reconnu par Dharamsala, Gedhun Choekyi Nyima, au profit d’un candidat maison, Gyaltsen Norbu.

L’opération n’a, toutefois, toujours pas donné entièrement satisfaction à Pékin. Considéré comme un imposteur par les Tibétains restés fidèles au Dalaï-Lama, Gyaltsen Norbu, aujourd’hui âgé de 21 ans, peine à imposer son autorité religieuse, bien que le Parti communiste chinois l’ait bombardé de titres honorifiques dont la vice-présidence de l’Association bouddhique de Chine.

L’abbé du monastère de Kumbum, Arjia Rinpoche, avait préféré fuir aux Etats-Unis plutôt que d’accueillir le jeune homme en un lieu sacré étroitement associé à la secte des Bonnets jaunes et aux dalaï-lamas. Et aujourd’hui, c’est à la grande lamaserie de Labrang que la tension serait vive alors qu’on prête à Pékin l’intention d’y envoyer en résidence Gyaltsen Norbu.