11 septembre: la presse a un rôle à jouer

Erik Nisbet est professeur au sein du département de Communication de l’université de l’Ohio. Il est spécialiste de l’islam. Pour "La Libre", il analyse l’attitude des Américains à l’égard des musulmans.

Stéphanie Fontenoy
11 septembre: la presse a un rôle à jouer
©AP

Entretien Correspondante aux États-Unis

Erik Nisbet est professeur au sein du département de Communication de l’université de l’Ohio. Il est spécialiste de l’islam. Pour "La Libre", il analyse l’attitude des Américains à l’égard des musulmans.

Que pensaient les Américains de l’islam avant le 11 Septembre ?

La plupart des gens connaissaient peu de choses sur l’islam et n’avaient pas vraiment d’opinion. Les musulmans aux Etats-Unis passaient inaperçus, même si de plus en plus le cinéma a commencé à les présenter comme "les mauvais".

Quelle a été l’évolution des mentalités après les attaques terroristes de 2001 ?

Tout d’un coup, l’islam a été vu comme la nouvelle menace. L’islamisme fondamental est devenu le substitut du communisme de la guerre froide, une idéologie concurrente et la représentation de tout ce que les Etats-Unis ne sont pas. Cela s’est senti dans le discours public, à travers les notions de guerre contre la terreur et de croisade. Puis les Etats-Unis se sont engagés dans des conflits avec l’Afghanistan, l’Irak ainsi qu’au Pakistan. La télé nous montre des images où les musulmans sont les ennemis. Cela forme l’opinion publique.

Quelle a été la position officielle des gouvernements américains envers l’islam ?

Après le 11 Septembre, le gouvernement et les médias ont fait en sorte de faire la différence entre le terrorisme islamique et l’islam en général. L’administration Bush a été à la fois bonne et mauvaise. Publiquement, ils ont fait la distinction entre les extrémistes et le reste des musulmans. Mais, en même temps, ils ont utilisé des termes comme "islamo-fascisme" qui était très contre-productif. Depuis l’arrivée de Barack Obama au pouvoir, les Républicains pensent qu’ils peuvent dire ce qu’ils veulent et ont durci leur rhétorique anti-islamique. Peter King, un élu républicain, a organisé une commission parlementaire sur l’extrémisme islamique aux Etats-Unis. Les libertés civiles des musulmans sont menacées pour des raisons politiques.

Où en est-on dix ans après le 11-Septembre ?

Les efforts pour distinguer l’islam fondamental et l’islam se sont érodés et nous assistons à un amalgame. Selon des sondages récents, 45 % des Américains ont une opinion défavorable des musulmans et considèrent que l’islam promeut la violence. Depuis 2008, la peur n’est plus seulement dirigée vers le terrorisme mais vers les aspects culturels de l’islam, comme la construction des mosquées.

Pourquoi cette nouvelle tendance ?

Pour plusieurs raisons. Premièrement, il n’y a pas eu d’acte de terrorisme majeur aux Etats-Unis depuis dix ans et nous avons tué Oussama Ben Laden. L’attention s’est donc repliée sur les aspects culturels de l’islam aux Etats-Unis. Cela tient aussi à un certain discours de politiciens et de leaders religieux conservateurs qui utilisent cette question de l’islam comme un facteur de mobilisation. Selon un sondage réalisé par ma faculté, 20 % de la population américaine est très islamophobe. Ce sont les religieux conservateurs chrétiens, très actifs politiquement.

Paradoxalement, selon les sondages, les musulmans se sentent plutôt bien intégrés aux Etats-Unis…

Contrairement à l’Europe par exemple, il est vrai qu’ils sont mieux intégrés chez nous. Cela s’explique d’une part par la culture américaine qui est plus ouverte historiquement à l’immigration. Le type d’immigration également est différent. Les musulmans qui viennent aux Etats-Unis sont souvent d’un niveau socio-économique plus élevé que dans d’autres pays, ce qui facilite leur intégration grâce à l’emploi par exemple. Enfin, un quart des musulmans aux Etats-Unis sont des Afro-Américains, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas immigrants mais sont assimilés depuis longtemps.

Quel est le rôle des médias dans la façon dont se forge l’opinion publique ?

Dans les médias conservateurs, l’islamophobie est très répandue. Les auditeurs entendent toute la journée Fox News ou Rush Limbaugh à la radio promouvoir des attitudes négatives envers l’islam. Les médias de gauche sont plus neutres. Ils ne sont pas négatifs envers l’islam, mais ils ne sont pas très positifs non plus. Le problème, c’est que les médias nationaux ne parlent de l’islam qu’autour des questions liées à la guerre ou au terrorisme. Je pense que la presse locale a un rôle important à jouer car elle peut couvrir un événement culturel dans une mosquée ou une conférence œcuménique et sortir l’islam de la spirale d’information négative.


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