Al Qaeda est décapitée, mais ses idées restent

"Au stade actuel, je ne change rien." Dans l’immeuble anonyme de l’Ocam au centre de Bruxelles, le magistrat André Vandoren, patron de cet organisme chargé d’évaluer la menace terroriste en Belgique, garde une prudence de Sioux quelques heures avant la commémoration des attentats du 11 Septembre.

Éclairage - Christophe Lamfalussy
Al Qaeda est décapitée, mais ses idées restent
©AP

Au stade actuel, je ne change rien." Dans l’immeuble anonyme de l’Ocam (Organe de Coordination pour l’Analyse de la Menace) au centre de Bruxelles, le magistrat André Vandoren, patron de cet organisme chargé d’évaluer la menace terroriste en Belgique, garde une prudence de Sioux quelques heures avant la commémoration des attentats du 11 Septembre. "Nous restons en Belgique à un niveau d’alerte moyen de 2 sur 4, sauf pour les intérêts juifs, israéliens et américains, qui sont au niveau 3."

Dix ans après les attentats sur le sol américain, qui firent près de 3 000 morts, après Londres, Madrid, Bali et tant d’autres, la Belgique a miraculeusement échappé à la folie meurtrière d’al Qaeda.

Pourtant, ce ne sont pas les cibles potentielles qui manquent : l’Otan et l’Union européenne à Bruxelles, le Shape à Casteau, la ville d’Anvers avec sa communauté juive et son secteur diamantaire, le terminal gazier de Zeebruges. Et quand on lui pose la question de savoir si on vit dans un monde plus sûr aujourd’hui qu’il y a dix ans, André Vandoren reste prudent : "Impossible de répondre à cette question ! Toute une série de mesures ont été prises pour contrecarrer des actions terroristes, mais la sécurité totale n’est pas possible. Un attentat peut être commis par un petit groupe de personnes. Regardez le 11 Septembre. Voyez Oslo."

Le patron de l’Ocam résume le sentiment général de ceux qui travaillent à l’antiterrorisme et que "La Libre" a rencontrés pour ce tour d’horizon. Selon eux, l’élimination de Ben Laden et l’arrestation de nombreux cadres de la mouvance al Qaeda n’ont pas désamorcé complètement le risque d’attentat islamiste. La menace subsiste. Elle s’est transformée et régionalisée. L’idéologie d’al Qaeda a survécu.

Le chef du bureau du FBI à Bruxelles, Robert Clifford, est un vétéran de l’antiterrorisme. Un article du "New York Times", encadré au mur de son bureau, vante la capture au Nigeria en 1993 d’un pirate de l’air palestinien, Omar Rezaq. Ce membre du groupe d’Abou Nidal avait participé en 1985 au détournement meurtrier d’un avion d’Egyptair à Malte. Clifford était dans l’équipe du FBI venue cueillir le terroriste à Lagos et le ramener sur le sol américain pour qu’il soit condamné.

De son bureau à Bruxelles, Robert Clifford occupe une position centrale, en relation avec l’Otan, l’UE et la Belgique. "Al Qaeda est affaiblie, nous dit-il. Elle a été frappée durement. Les Etats-Unis ont capturé ou tué nombre de ses dirigeants. Il n’en reste plus que douze en fuite. Mais nous devons rester vigilants. Il n’y a pas lieu de se complaire dans l’autosatisfaction."

Le responsable du FBI, qui est attaché à l’ambassade des Etats-Unis, en veut pour preuve la cellule tchétchène qui a été démantelée à Anvers en novembre 2010. Sept personnes avaient été interpellées, des Belges d’origine marocaine et des Russes d’origine tchétchène. Trois d’entre eux étaient connus pour faire partie du groupe salafiste Sharia4Belgium. L’affaire est encore à l’instruction, mais on sait que le groupe s’apprêtait à commettre un attentat en Belgique pour le compte d’une organisation tchétchène "l’Emirat du Caucase" et au nom d’al Qaeda. L’affaire a sérieusement ébranlé les services de renseignement belges, car le terrorisme du Nord-Caucase montre ainsi sa volonté de s’internationaliser. Les recherches ne sont pas aisées : il y a environ 10 000 ressortissants d’origine tchétchène en Belgique.

"Ce que nous voyons au niveau mondial, en Europe en particulier, c’est l’émergence de cellules indépendantes qui s’inspirent d’al Qaeda", poursuit Robert Clifford. "Ce sont des loups solitaires, qu’il est difficile d’attraper. Ils ne laissent pas de traces financières. A Anvers, la cellule était composée au départ de deux frères qui ont fini par avoir tant de relations en Europe."

Les derniers attentats déjoués étaient le fait de personnes isolées, comme à Times Square, le 1er mai 2010, lorsqu’un Américain de 31 ans, d’origine pakistanaise, a tenté d’y faire exploser une voiture. Faisal Shahzad a agi seul mais a reconnu, lors de son procès, avoir subi un entraînement militaire dans les montagnes du Waziristan et avoir agi, contre une somme de 12 000 dollars pour le compte du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP). "Préparez-vous parce que la guerre avec les musulmans ne fait que commencer. Considérez-moi comme la première goutte d’un déluge qui va suivre", a lâché Shahzad à ses juges de Manhattan.