Reconnaissance d'un Etat palestinien: "C’est une bataille qui commence"

Là, je n’ai qu’une seule envie, c’est prendre une bonne douche et me coucher". La confidence de Hassan Balawi est presque superflue tant son visage parle pour lui. Ses traits défaits, ses yeux cernés témoignent des deux dernières nuits qu’il a largement passées à discuter, contacter, organiser, coordonner.

Vincent Braun
Reconnaissance d'un Etat palestinien: "C’est une bataille qui commence"
©EPA

Reportage Envoyé spécial en Cisjordanie

Là, je n’ai qu’une seule envie, c’est prendre une bonne douche et me coucher". La confidence de Hassan Balawi est presque superflue tant son visage parle pour lui. Ses traits défaits, ses yeux cernés témoignent des deux dernières nuits qu’il a largement passées à discuter, contacter, organiser, coordonner. A peine vient-il de donner une dernière indication à un collaborateur qu’il se laisse tomber dans l’un des sept cent vingt strapontins du grand auditorium de l’ultramoderne palais de la culture de Ramallah, à une quinzaine de kilomètres au nord de Jérusalem.

Sans doute se serait-il bien passé d’assister au concert qui va rassembler quelques figures populaires de la musique palestinienne. Mais en tant que chef d’orchestre de la campagne "Palestine : Etat n°194", qui promeut la demande d’adhésion palestinienne à l’Onu, Hassan Balawi se doit d’être présent. Evénement officiel oblige, et puis il faut faire nombre dans une salle qui, à quelques minutes de l’heure prévue, n’est remplie qu’à moitié de sa capacité, le reste suivant au compte-gouttes. "L’annonce a été faite à la dernière minute", justifie Hassan Balawi, comme pour désamorcer la mauvaise impression que cette faible audience pourrait donner. Il est vrai que les spectateurs doivent aller jusque-là : le palais de la culture est relativement excentré, niché sur les hauteurs de Bitunia (un faubourg de Ramallah) et voisine le chantier d’édification de la fondation Mahmoud Darwich, le célèbre poète palestinien installé dans la ville.

Dans l’auditorium, quelques jeunes militants distribuent aux enfants des petits drapeaux aux couleurs palestiniennes et d’autres frappés du logo de la campagne sur fond blanc. Pour les plus grands, ce sera la diffusion régulière d’un extrait de discours de Mahmoud Abbas (le président de l’Autorité palestinienne) posé sur des accords de musique synthétique aux accents dramatiques dignes des séries B d’horreur des années 80. Il y est question des mensonges d’Israël à l’égard des Palestiniens. Deux petits portraits présidentiels garnissent l’avant-scène et deux autres sont placardés de part et d’autre de la scène, accolés à ceux de son prédécesseur Yasser Arafat.

Avant le début du concert, il y aura encore deux courts discours, une minute de silence en mémoire des martyrs, le tout précédé par l’hymne palestinien. "Il est souvent joué dans les manifestations culturelles et officielles, même celles organisées par le peuple", décode Hassan Balawi. "Je sais qu’en Europe, on ne joue les hymnes que rarement. Ici, c’est un symbole politique. Peut-être qu’après dix ou vingt ans d’indépendance, on ne le jouera plus", projette-t-il. Dans les allées de la salle, les allers-retours répétés et quelque peu erratiques du personnel technique et des responsables trahissent une nervosité mêlée d’improvisation.

Cette impréparation est visible en ville, même à Ramallah, centre politique de l’Autorité palestinienne et aussi important pôle économique et culturel. Lors de notre passage, en fin de semaine dernière, les drapeaux comme les affiches étaient absents dans cette ville de 65 000 habitants, qui abrite le quartier général de l’Autorité palestinienne.

"La campagne d’affichage est sur le point de démarrer", nous confirmait son coordinateur. "La campagne a démarré très tard, il y a dix jours à peine. Ces deux derniers mois, la direction de l’Autorité palestinienne a longuement hésité sur la position qu’elle allait adopter, et puis, une fois qu’elle a eu arrêté une décision, elle n’a pas avancé très franchement. Elle attendait toujours de voir les réactions que produirait telle déclaration ou telle initiative", explique Hassan Balawi.

"Le 21 septembre (le 23 en réalité, NdlR), ce sera le début. Ce n’est pas un match de foot, prévu tel jour et pour durer tel temps de jeu. C’est une bataille qui commencera ce jour-là, sans que l’on sache quand elle finira. On se console un peu comme cela", ajoute-t-il en guise de clin d’œil. "En tout cas, ce sera un tournant d’aller à l’Onu".

Dans la salle, le concert a maintenant commencé. Comme d’autres enfants, une petite fille bat la mesure avec son drapeau, le bras levé, les pieds sur son siège. Ce genre d’événement doit créer l’émulation. L’une des idées qui sous-tend la campagne est de faire en sorte que la demande palestinienne vienne également du peuple. "Les gens commencent à y croire", affirme le chef de campagne. "Jusqu’ici, l’opinion palestinienne était très sceptique en raison des réticences des grands pays. Et il y a eu beaucoup de pression. Jusqu’au dernier jour, on a cru que Mahmoud Abbas allait céder sous le coup des pressions américaines et internationales". Selon lui, de plus en plus de volontaires se joignent aux quelque deux cents personnes qui travaillent pour les comités d’organisation de la campagne ou alors organisent leurs propres événements.

D’autres mènent campagne à leur manière, comme l’artiviste (pour artiste activiste) français JR dont les affiches sont d’un tout autre genre. Son travail photographique intitulé "Time is Now. Yalla !" (C’est maintenant. Allons-y !) montre des autoportraits envoyés par des Palestiniens et des Israéliens, et imprimés sur des affiches en noir et blanc au graphisme pop. Il en tapisse des murs de la ville, des abribus, des boîtiers électriques, ou en garnit les réservoirs à eau logés sur les toits des bâtiments, tant à Ramallah qu’à Bethléem mais aussi côté israélien à Tel Aviv et Haïfa, de même que sur le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie. Une manière pour chaque communauté de se regarder, pour chacun de se voir en tant que simple individu, au-delà des identités, dont la palestinienne est donc réaffirmée par l’absurde. Une démarche plus marginale, artistique, mais tout aussi politique.