Kadhafi: "C’est son sang!"

Le corps de Mouammar Kadhafi gît dans une chambre froide d’un marché du sud de Misrata. Il est posé sur un matelas jaune taché de sang. Son cadavre est couvert d’échymoses et de griffures. Il a un trou noir au milieu du front. Son flanc est creusé d’une plaie mal refermée.

Reportage de Luc Mathieu, envoyé spécial à Misrata
Kadhafi: "C’est son sang!"
©Photonews

Le corps de Mouammar Kadhafi gît dans une chambre froide d’un marché du sud de Misrata. Il est posé sur un matelas jaune taché de sang. Son cadavre est couvert d’échymoses et de griffures. Il a un trou noir au milieu du front. Son flanc est creusé d’une plaie mal refermée. Une empreinte de chaussure reste incrustée sur son torse nu. Même ses pieds et ses chevilles sont parsemés de bleus et de taches de sang. Mouammar Kadhafi est mort et les Misratais veulent voir son cadavre mal lavé.

Dès l’annonce de son transfert dans la ville, ils se sont lancés dans un jeu de piste macabre. "Normalement, son corps devrait être à la morgue de l’hôpital mais nous n’aurions pas pu gérer la foule. Des gens se seraient attaqués à lui. Notre rôle est de le protéger avant de l’enterrer dans un lieu secret", explique Yacine Hamid, un rebelle de la katiba (brigade) Chovada Square. Les révolutionnaires se sont moins préoccupés du sort de Mouatassim, l’un des fils du guide, lui-aussi tué jeudi à Syrte.

A 23 heures, les Misratais se bousculaient en hurlant à l’entrée de la bâtisse, mal gardée par des révolutionnaires en treillis. Le cadavre de Mouatassim reposait par terre, sur une couverture sale. Rebelles et civils se succédaient autour de la dépouille en criant, pleurant ou riant. Des adolescents l’enjambaient, cherchant le meilleur angle pour le photographier avec leur téléphone portable. Des mains se collaient sur son visage en dessinant des "V" de la victoire. Des doigts empoignaient sa mâchoire pour l’ouvrir. "Regardez, on a lui arraché une dent pour l’identifier ! Nous voulons être sûrs que c’est bien lui", criait un vieil homme. "Voilà ce que ce qui arrive à ceux qui s’attaquent à Misrata !", hurlait un autre. "Personne n’a abîmé le corps depuis qu’il a été amené ici", assurait, gêné, un proche du propriétaire de la maison, un riche homme d’affaires qui a financé la révolution. "Nous voulons que les familles des martyrs puissent le voir pour atténuer leur peine. Il ne s’agit pas de se moquer ou de se venger."

S’il reste encore des zones d’ombre, les circonstances de leur mort commençaient à se préciser. D’après Lofty El Amin, l’un des commandants de la katiba Chahid, présent sur le front ouest de Syrte jeudi matin, les rebelles ont repéré vers 8 heures un convoi d’une trentaine de véhicules s’échappant de Syrte par l’ouest. "Cela nous a intrigué mais nous n’imaginions absolument pas que Kadhafi puisse en faire partie. Nous avons immédiatement décidé de les prendre en chasse. Leur route était barrée par un autre groupe qui les attendait plus loin", explique-t-il.

A 8 h 30 environ, une première frappe de l’Otan vise le convoi, détruisant les véhicules de tête. Celui de Kadhafi, un 4x4 Toyota blindé, ainsi que la dizaine de voitures restées à l’arrière, ne sont pas touchées. Tous bifurquent vers une impasse avant de se regrouper à proximité d’un silo. Ils sont ciblés par un deuxième bombardement. Les rebelles investissent le secteur et arrêtent un premier combattant. "Il nous a dit que Kadhafi était dans le convoi et qu’il était vivant. Je ne l’ai pas cru" , explique Lofty El-Amin.

Les révolutionnaires fouillent la zone. Soudain, ils aperçoivent la tête du dictateur déchu sortant d’une canalisation en béton. "Il était en sang, il avait l’air terrorisé. Il répétait ‘Que se passe-t-il, que se passe-t-il ?’ Il avait un revolver à la main mais il ne s’en est pas servi", raconte le commandant rebelle. Kadhafi est empoigné et jeté sur le capot d’un pick-up. Les révolutionnaires l’encerclent. Kadhafi tombe, il est relevé et roué de coups. "Tout le monde criait et courait dans tous les sens. C’était une cohue invraisemblable. L’un de nous lui a tiré dessus", assure El-Amin. Selon lui, le dictateur déchu était encore vivant lorsqu’il a été embarqué dans une ambulance. Il serait mort une demi-heure plus tard.

A une dizaine de kilomètres du centre-ville, ceux qui l’ont capturé veillent sur leurs trophées : une chaussure noire, une écharpe beige, un revolver gris et un pistolet doré appartenant au dictateur.

Dans la cour, le pick-up qui a servi à transporter Kadhafi n’a pas été nettoyé. Hilare, un combattant montre des traces rouge sur le pare-brise, le pare-chocs et le capot. "C’est son sang, c’est le sang de Kadhafi", répète-t-il.© Libération


Printemps arabe: Ce lundi, de 12h à 13h, posez toutes vos questions à notre journaliste Camille le Tallec. En direct de Tunis, elle reviendra sur les premières élections libres en Tunisie ainsi que sur la situation libyenne, après la mort de Kadhafi.