"Charlie Hebdo" : l’indignation

La condamnation, unanime, a été à la hauteur du caractère de l’événement : historique. En effet, jamais en France - de mémoire d’historiens, mercredi - un journal n’avait été victime d’un attentat, comme cela vient d’être le cas de "Charlie Hebdo" .

"Charlie Hebdo" : l’indignation
©AFP
Bernard Delattre

Correspondant permanent à Paris

La condamnation, unanime, a été à la hauteur du caractère de l’événement : historique. En effet, jamais en France - de mémoire d’historiens, mercredi - un journal n’avait été victime d’un attentat, comme cela vient d’être le cas de "Charlie Hebdo" . Dans la nuit de mardi à mercredi, les locaux parisiens de cet hebdomadaire satirique ont été largement détruits dans un incendie vraisemblablement provoqué par un ou plusieurs cocktails Molotov.

En fin de journée mercredi, l’action n’avait toujours pas été revendiquée. Mais les enquêteurs et l’hebdomadaire privilégiaient la thèse islamiste. Le numéro spécial, rebaptisé "Charia Hebdo", que le journal a sorti le matin même, consacré aux révolutions arabes et arborant en couverture un Mahomet hilare, lui a valu des messages d’insultes et de menaces, ces derniers jours. Et, mercredi, le site web de l’hebdo a été deux fois piraté. Un mouvement turc y a d’abord qualifié de "dégoûtants" et de "honteux" les dessins publiés le matin même par l’hebdomadaire. Ensuite, une photo de La Mecque est apparue sur sa page d’accueil, accompagnée d’invocations d’Allah. Selon les spécialistes en informatique, le procédé qui a été utilisé pour ce piratage est "très prisé par les e-jihadistes".

Mercredi pendant toute la journée, du reste, un site web consacré à l’islam en France invitait toujours les internautes, en boutade, à aller "brûler "Charlie Hebdo", pour rigoler".

En outre, le journal avait déjà eu maille à partir avec les islamistes : en 2006, quand il avait publié les caricatures danoises du prophète Mahomet.

A l’époque, deux associations du Conseil français du culte musulman avaient (vainement) tenté de le faire condamner. Mercredi, l’organe représentatif des musulmans a fermement protesté contre l’attentat. Certes, il "déplore vivement le ton très caricatural du journal à l’égard de l’islam et de son prophète". Mais, pour lui, les croyants choqués ne peuvent qu’"exprimer leur opinion de manière pacifique, paisible, humble et sereine".

L’unanimité que l’attentat a faite contre lui n’a, toutefois, pas empêché les propos plus polémiques.

"S’il y avait eu une réaction unanime et claire au moment des caricatures, on n’en serait peut-être pas là", a fustigé l’avocat de "Charlie Hebdo", rappelant "les mots très durs" prononcés en 2006, à droite, contre le magazine. Le PS a cru bon de noter que "la liberté sacrée de la presse" louée mercredi par le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, avait été bafouée par lui-même dans l’affaire des journalistes du "Monde" surveillés. Le FN a imputé à Nicolas Sarkozy la responsabilité des "dérives multiculturalistes qui démantèlent la République". Et l’aile droite de l’UMP, devançant les enquêteurs, a exigé que les coupables soient expulsés s’ils sont étrangers, et déchus de leur nationalité française s’ils ont été naturalisés.

En outre, des médias ("Le Monde" ou "L’Express") et des partis ont fait le lien entre cet attentat et "la connerie fanatique" (dixit la Verte Cécile Duflot) dont est victime, en ce moment, un grand théâtre parisien, dont une pièce de théâtre consacrée au Christ fait l’objet de manifestations de catholiques traditionalistes. Un parallèle qu’a fait aussi l’historien des religions Odon Vallet, selon qui la France vit en ce moment "l’automne de tous les dangers, sur la question religieuse". A ses yeux, "la crise économique provoque des mouvements identitaires, de repli dans ou contre la religion. On est dans une logique d’identité plus que de dialogues, et certains peuvent transformer l’identité en affrontement".

Lire aussi en rubrique Débats (pages 54-55) et notre édito (page 64).


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