Les caricatures de Mahomet hantent le Danemark

Le 30 septembre 2005, le grand quotidien conservateur danois, "Jyllands-Posten", publiait douze caricatures controversées de Mahomet qui enflammeront quelque mois plus tard le monde musulman, entraînant les protestations les plus violentes et les plus sanglantes jamais enregistrées contre le Danemark à l’étranger.

Les caricatures de Mahomet hantent le Danemark
©EPA
Slim Allagui

Correspondant en Scandinavie

Le 30 septembre 2005, le grand quotidien conservateur danois, "Jyllands-Posten", publiait douze caricatures controversées de Mahomet qui enflammeront quelque mois plus tard le monde musulman, entraînant les protestations les plus violentes et les plus sanglantes jamais enregistrées contre le Danemark à l’étranger.

Plus de six ans après, les caricatures continuent de hanter les couloirs du journal : "Jyllands-Posten" est devenu un camp retranché sous haute surveillance, en raison des multiples menaces de mort reçues depuis 2005. Son caricaturiste-vedette, Kurt Westergaard, 76 ans, qui a dessiné le prophète avec un turban en forme de bombe à la mèche allumée, est toujours aussi menacé, ayant échappé, le 1er janvier 2010, à une mort certaine grâce à la porte blindée de sa salle de bain. Son agresseur, un Somalien de 29 ans, a été condamné en février dernier à neuf ans de prison pour avoir tenté de le tuer avec une hache.

Le Danemark, très attaché à la liberté d’expression, n’a jamais cru que ces douze dessins pouvaient susciter autant de haine. Même si les autorités ont annoncé, dès 2007, que la situation était normalisée, les attentats avortés contre "Jyllands-Posten" et son caricaturiste montrent que les risques de vengeance sont toujours là, selon les services de renseignement danois.

A l’origine de cette crise, le dépit de l’écrivain danois Kaare Blugten, qui avait du mal "à trouver un dessinateur pour illustrer mon livre pour enfants sur Mahomet". Des dessinateurs sollicités s’étaient désistés, ayant en mémoire l’assassinat en pleine rue du réalisateur néerlandais Theo van Gogh par un extrémiste pour avoir réalisé un film critique sur l’islam. Un débat sur l’autocensure avait suivi et le chef de la rédaction culturelle de "Jyllands-Posten", Flemming Rose, avait relevé le défi du tabou en invitant 40 caricaturistes à dessiner Mahomet. Seuls douze avaient répondu à cette invitation ; ils seront obligés, les premiers mois de 2006, de se cacher.

La tempête avait grossi depuis septembre 2005, nourrie notamment par le refus de l’ex-Premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, de reçevoir les ambassadeurs des pays musulmans en poste à Copenhague, qui lui demandaient de condamner ces dessins. "Mais il m’est impossible de le faire. Un chef de gouvernement ne peut pas s’immiscer dans les dispositions d’une presse libre", répétera-t-il, soulignant que "la liberté d’expression demeurait la pierre angulaire de la démocratie danoise" - une position partagée par la population. Westergaard s’est dit prêt à payer le prix de la liberté d’expression, précisant : "Je n’ai jamais voulu offenser les musulmans mais critiquer les extrémistes qui commettent des actes terroristes au nom de l’islam."

En Norvège et Suède voisines, la crainte de représailles et l’autocensure ont pris le dessus sur la liberté d’expression. Ainsi en janvier dernier, un arbitre suédois de hockey a été mis en quarantaine pour avoir publié sur Facebook le dessin de Westergaard. En Norvège, le journal "Adresseavisen" a détruit 90 000 exemplaires d’un supplément consacré aux dessins satiriques de Mahomet.