L'Italie en crise: Des mains toujours sales

En 1992, l’opération "Mains propres" dévoile un secret de polichinelle : une corruption généralisée de la classe politique. Un système organisé de pots-de-vins arrosait les hommes politiques. Analyse avec la sociologue Donatelle Della Porta.

L'Italie en crise: Des mains toujours sales
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Bruno Fella

Entretien

En 1992, l’opération "Mains propres" dévoile un secret de polichinelle : une corruption généralisée de la classe politique. Un système organisé de pots-de-vins arrosait les hommes politiques. Près de 3 200 personnes furent renvoyées devant la justice (15 % d’acquittements et 30 % de prescriptions), un Premier ministre, Bettino Craxi, dû s’enfuir en Tunisie pour échapper aux poursuites. La scène politique toute entière se vit chamboulée, ce qui conduit à l’émergence de partis comme celui de Berlusconi ou la Ligue du Nord. Mais, dans le classement des pays les moins corrompus, l’Italie est passée de la 29e position en 2001 à la 67e en 2010. La Cour des Comptes italienne a révélé en 2010 que la corruption avait coûté 60 milliards d’euros cette année-là, 30 % de plus que l’année précédente.

Le professeur de sociologie à l’European University Institute de Florence et auteur de "Mains impunies. Ancienne et nouvelle corruption en Italie" a étudié ce phénomène.

Pourquoi, depuis 20 ans, l’Italie n’a-t-elle pas tiré les leçons de l’opération “Mains propres” ?

Il y a eu très peu de tentatives de tirer les leçons. Au contraire, ça a continué. Beaucoup de personnes qui ont été mises en cause dans l’opération "Mains propres" sont restées en place. Même si certains hommes politiques ont temporairement fait un pas de côté, souvent ils sont revenus. Les industriels, les sociétés, les médiateurs, les bureaucrates ont continué. Mais, le type de corruption a un peu évolué, car, précédemment, elle était coordonnée surtout majoritairement par les partis, alors qu’aujourd’hui il s’agit d’une corruption dissimulée derrière des conflits d’intérêts. La fin de nombreux partis a jeté en politique nombreuses personnes venues pour s’occuper de leurs propres intérêts économiques, ce qui a créé, plus que dans le passé, des ponts entre la politique et des entreprises qui avaient intérêt à contrôler l’Etat.

Pourquoi la corruption est autant enracinée en Italie ?

Il y a plusieurs explications L’Italie est un pays où l’entreprise familiale, qui a souvent des liens avec la politique, a prévalu sur l’entreprise privée, moderne. Ici, l’administration publique est traditionnellement faible, comme le sens de l’Etat. La loyauté des citoyens a été vers des institutions de contre-culture ou de sous-culture religieuse ou communiste, mais pas directement à l’Etat. Le sens de la politique, cette identité collective dérivée de ces sous-cultures, qui n’était pas l’Etat, mais qui avait transmis des valeurs éthiques aux citoyens, a disparu avec l’affaiblissement des partis politiques. Il n’y a dès lors plus eu de freins à la corruption politique.

Peut-on parler d’une culture italienne “des petits arrangements” ?

Oui, sûrement, car la présence de la corruption politique mène à un non-respect des droits des citoyens. Ça a créé un besoin de rechercher comme "faveurs" ce que la loi et la Constitution sont censées garantir comme des droits et qui, dans les faits, ne sont pas reconnus. Les hommes d’affaires honnêtes se sont petit à petit éloignés de l’idée même de travailler avec l’Etat. Les partis politiques qui avaient, par le passé, une composante idéologique sont peu à peu devenus de plus en plus contrôlés par une classe politique corrompue qui pouvait réinvestir en politique les bénéfices de la corruption. Il y a donc eu des dynamiques internes qui se sont développées. Des dynamiques encore bien présentes lors de l’opération "mains propres" qui n’a pas réussi à tout balayer. Certains réseaux de corruption sont demeurés, prêts à réimplanter aussi parce que, en partie de façon inattendue, les enquêtes anti-corruption ont éloigné de la politique d’honnêtes citoyens. Ce dégoût a donc conduit à un manque de "forces positives" en politique qui pouvaient pourtant tenter de réformer le système.

Y a-t-il tout de même un espoir de venir à bout de cette corruption ?

Pour l’instant, il est assez mince. Il y a une concentration de l’attention sur les problèmes économiques. La corruption politique est un thème qui aliène, qui crée des divisions en politique. Aussi, je ne crois pas qu’un gouvernement technique aura les ressources pour affronter le thème de la corruption. Il peut bien sûr y avoir des campagnes de sensibilisation de l’opinion publique, par exemple avec le mouvement des Indignés, mais avant que le public arrive à engendrer des changements dans les institutions, il faudra pas mal de temps.

Ce doit être un mouvement qui doit naître du citoyen ou du politicien ?

Les hommes politiques ont démontré qu’ils n’avaient aucun intérêt à contrôler la corruption. Si ce n’est les premières années après l’opération "Mains propres", il n’y a eu aucune tentative sérieuse de la classe politique d’intervenir. Il y a eu plein de choses suggérées de commissions, associations, experts mais la politique a beaucoup profité de la corruption, aussi ce n’est une priorité pour aucune de ses composantes.


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