Lobsang Sangay "représente tous les Tibétains"

Je suis né pour être un leader national !" Lobsang Sangay, le Premier ministre tibétain élu à ce poste le 20 mars dernier, rit. Officiellement, l’homme est né un 10 mars, date du soulèvement populaire de 1959 à Lhassa, en faveur de l’indépendance du Tibet.

Lobsang Sangay "représente tous les Tibétains"
© de Tessières
Sabine Verhest et Philippe Paquet

Entretien

Je suis né pour être un leader national !" Lobsang Sangay, le Premier ministre tibétain élu à ce poste le 20 mars dernier, rit. Officiellement, l’homme est né un 10 mars, date du soulèvement populaire de 1959 à Lhassa, en faveur de l’indépendance du Tibet. Mais, en fait, il ignore le jour réel de sa naissance en 1968. Parmi ses camarades d’école, à l’époque, "25 % étaient nés le 10 mars, date du soulèvement, 25 % le 15 août, date de l’indépendance de l’Inde, 25 % le 6 juillet, date de la naissance du Dalaï Lama. Les 25 % restant savaient quand ils étaient vraiment venus au monde !" Au-delà de la boutade, l’homme qui a hérité du pouvoir politique du Dalaï Lama, à l’issue d’élections organisées au sein de la communauté tibétaine en exil, est bien devenu un leader national, le Kalon Tripa. En tournée en Europe, Lobsang Sangay, qui travaillait à la faculté de droit de Harvard aux Etats-Unis avant de s’engager en politique et de déménager pour Dharamsala en Inde, nous a accordé un entretien.

Quelle était votre motivation à devenir Premier ministre ?

Servir le Tibet et les Tibétains, perpétuer l’héritage de nos aînés, réaliser la vision de Sa Sainteté le Dalaï Lama d’une société séculière et démocratique, et, bien sûr, représenter les Tibétains vivant hors et à l’intérieur du Tibet.

Cela signifie-t-il que vous vous sentez le Premier ministre, au-delà des 150000 personnes vivant en exil, des 6 millions de Tibétains ?

Je reflète et représente les voix et les aspirations de tous les Tibétains.

Quelles sont vos principales priorités ?

La liberté au Tibet figure en tête de mes priorités. Sur le plan interne, c’est l’éducation. Je veux voir la jeune génération avoir accès autant que moi, et même plus, à l’éducation, monastique ou laïque. Si vous avez une bonne éducation, vous pouvez prendre soin de vous-même, de votre famille, de la communauté, mais vous pouvez aussi devenir un dirigeant efficace du combat tibétain.

Quel regard portez-vous sur les immolations de nonnes et moines tibétains auxquelles on assiste depuis plusieurs mois dans la province chinoise du Sichuan ?

C’est vraiment très triste. Nous avons assisté à douze cas de suicide par le feu, six personnes sont mortes. Les images que nous avons sont atroces et douloureuses. Nous n’encourageons aucune protestation au Tibet, en ce compris les immolations, parce que nous connaissons les conséquences : manifester signifie être arrêté, parfois être torturé, parfois disparaître. En tant que bouddhiste, nous pensons que la vie est précieuse, nous attendons des Tibétains qu’ils vivent leur vie et contribuent à la communauté et au combat plus efficacement sur le long terme. Sa Sainteté le Dalaï Lama a clairement pris position contre toute action drastique. Il les a toujours découragées, comme il l’a fait en 2008 quand il y eut des grèves de la faim. Il est préférable de vivre et de devenir un leader sur le long terme. Mon voyage aux Etats-Unis et en Europe a pour but d’exhorter les gouvernements à exprimer leurs préoccupations, afin de donner espoir aux Tibétains. Car une raison des immolations est le désespoir qui les pousse à entreprendre des actions désespérées.

La force du mouvement tibétain est en grande partie due au charisme du Dalaï Lama. Ne craignez-vous pas que sa retraite politique n’affaiblisse vos revendications ?

Le charisme et le leadership de Sa Sainteté sont immensément appréciés par les Tibétains. Mon rôle n’est pas de le remplacer et je n’ai pas l’intention d’endosser son costume - il est bien trop grand ! Mon rôle est de mettre en œuvre sa vision d’une société démocratique et séculière. Que les Tibétains se tiennent debout et mènent leur combat eux-mêmes sans dépendre de lui. Voilà quelles sont ses attentes. J’en suis aujourd’hui (lundi, NdlR) à mon 107e jour de fonction, ce n’est que le début. Nous sommes censés gagner graduellement en maturité pour consolider le mouvement et le laisser évoluer de lui-même dans l’intérêt des Tibétains sur le long terme.

Comment coopérez-vous avec le Dalaï Lama ? Le rencontrez-vous régulièrement pour lui faire rapport ?

Comme la Reine d’Angleterre reçoit le Premier ministre à déjeuner toutes les semaines ? (Rires) Constitutionnellement et institutionnellement, nos autorités spirituelles et politiques sont séparées. Sa Sainteté est notre leader spirituel le plus vénéré. Politiquement, il n’a, selon notre charte, pas d’autorité. Je le vois régulièrement. Mais est-ce que je le consulte régulièrement ? D’un côté, je suis très tenté de lui demander ce qu’il pense. D’un autre côté, il attend de nous que nous nous débrouillions seuls et que nous gérions l’administration nous-mêmes. Sinon, rien n’aurait changé ! Sous le précédent Kalon Tripa, tout devait être approuvé par lui. Il ne cesse aujourd’hui de nous répéter que nous devons tout faire par nous-mêmes. Mais dans les matières importantes, je recherche quand même son avis et lui me donne ce qu’il tient à appeler ses "suggestions".

Quelles sont ces matières importantes ?

Il peut s’agir des matières importantes du jour ou des matières importantes du mois. Quand je pense me trouver face à un gros dilemme. "Important" est un terme relatif. De toute façon, il est arrivé, même sous mon prédécesseur, que Sa Sainteté donne des avis et que le Kalon Tripa fasse autrement. Jusqu’ici, nous n’avons pas encore eu de divergences de vue.

Si les négociations avec les autorités chinoises restent dans l’impasse, pourriez-vous abandonner la politique de la “voie médiane” (permettant aux Tibétains d’accéder à une réelle autonomie dans le cadre de la République populaire de Chine) pour une autre ?

J’ai remporté mon élection sur la base de cette approche et je tiens à tenir mes promesses.

Vous seriez bien le premier politicien à tenir ses promesses !

Jusqu’ici oui et j’en ai encore l’intention ! (Rires) Cela s’inscrit dans un contexte tibétain. Je vous donne un exemple. Lors de la campagne électorale, nous avons eu un jour un débat à Dharamsala, Tenzin Namgyal Tethong et moi, puis nous avons dû aller à Delhi pour un autre débat. Nous avons partagé un taxi pendant douze heures et puis nous n’avons trouvé qu’une chambre d’hôtel pour nous deux. Nous avons pris le petit-déjeuner ensemble, nous avons tenu notre débat, puis nous avons déjeuné ensemble. Avec Tashi Wangdi, le troisième candidat en lice, nous avons échangé des conseils de campagne. L’élection était disputée, mais nous avons partagé des choses. C’est ce qui explique peut-être aussi que nous ayons une autre sorte de leadership, qui tienne ses promesses. Il y a un élément de moralité dans notre communauté.

Comment voyez-vous vos relations à venir avec Pékin. Le changement de leadership pourrait-il les changer dans un sens ou dans un autre ?

Nous espérons En 16 ans de faculté de droit à Harvard, j’ai rencontré des centaines d’étudiants chinois, organisé des conférences auxquelles j’ai invité des universitaires de Chine. Ce qui démontre mon engagement en faveur du dialogue. Nous avons investi dans la démocratie et la non-violence ces 50 dernières années en exil et nous espérons toujours qu’il y aura à Pékin un leader modéré, raisonnable et libéral, non seulement dans l’intérêt du Tibet, mais dans celui du monde entier ! On a connu des dirigeants comme cela précédemment, comme Hu Yaobang, Zhao Ziyang Mais nous avons 60 ans d’expérience et nos espoirs ont été douchés encore et encore Il nous en reste un peu de pessimisme, ou de réalisme.

On entend beaucoup de choses sur la succession du Dalaï Lama à sa mort. Y a-t-il du neuf ?

Sa Sainteté le Dalaï Lama a organisé une réunion avec les leaders religieux à Dharamsala et publié un document sur le sujet. Il a mis sur la table l’idée de la réincarnation et celle de l’émanation, ce qui signifie qu’il pourrait désigner son successeur avant de mourir. Pour nous, ce n’est pas anormal, nous avons beaucoup de lamas qui ont été désignés de la sorte. Mais il a dit qu’il déciderait quand il aurait 90 ans ! Je me suis dit qu’il devait en avoir marre qu’on lui pose la question de son successeur ! Je pense qu’il veut d’abord donner du temps et de l’espace à l’incarnation politique, qui me revient non pas à moi en tant qu’individu mais à la fonction que j’assume aujourd’hui. Il veut voir cela mûrir. Les Chinois pensent que, quand Sa Sainteté disparaîtra, le mouvement tibétain terminera en eau de boudin. Lui pense que non : il ne laissera pas la place à une personne mais à deux ! Je vais travailler dur ces cinq prochaines années pour que la communauté tibétaine dans son ensemble mûrisse et que sa position se consolide.