Le syndrome Tibéhirine

Comment ne pas penser aux moines de Tibéhirine quand on salue les sœurs et les frères du monastère Saint-Jacques-le-Mutilé à Qarah, au centre de la Syrie ? Rien n’indique pour le moment que cette petite communauté chrétienne est en danger.

Le syndrome Tibéhirine
©beatrice petit
Christophe Lamfalussy

Reportage

Comment ne pas penser aux moines de Tibéhirine quand on salue les sœurs et les frères du monastère Saint-Jacques-le-Mutilé à Qarah, au centre de la Syrie ? Rien n’indique pour le moment que cette petite communauté chrétienne est en danger, ni au sein du régime de Bachar El Assad ni devant la révolte des sunnites qui gronde. Les habitants de la petite bourgade voisine respectent cette communauté d’une quinzaine de personnes, et, dans le pays, "aucune église n’a été touchée par les insurgés", souligne le Nonce apostolique à Damas.

Mais l’image des moines d’Algérie subsiste. Personne n’y échappe, y compris au sein du monastère où les appels des familles, angoissées par ce que rapportent sur la Syrie les médias à l’étranger, ont semé le doute.

"Chaque jour, on regarde la télévision" , explique le père belge Daniel Maes, 73 ans, venu de l’Abbaye de Postel, près de Mol, pour guider deux aspirants moines, dont un autre Belge, Alexandre. "Il y a un an, je ne regardais pas la télévision." Les chrétiens font environ 6 % de la population syrienne, qui compte 23 millions d’habitants. Saint-Jacques-le-Mutilé est une magnifique bâtisse située aux portes du désert et des montagnes menant vers le Liban. Elle est située à Qarah, une ville épargnée par les troubles actuels, entre Damas et Homs.

Le monastère a été restauré à partir de 1994 à l’initiative de trois sœurs, a été reconnu par le Vatican en 2000 et suit le rite grec-catholique melkite. Quand les trois sœurs l’ont repris en 1994, ce n’était qu’un tas de ruines, envahies par les chèvres. Le monastère, datant du VIe siècle, avait été abandonné par le dernier moine en 1930. Il ne s’était jamais relevé de deux massacres commis par les Mamelouks et les Ottomans des siècles plus tôt. Aujourd’hui, y règne une atmosphère familiale et accueillante. On y vit en dehors du temps, entre les travaux de restauration, la récolte des olives et des amandes, le potager et les herbes médicinales de Sœur Claire-Marie. La vie est rythmée par deux cloches, la petite pour les repas, la grande pour la messe. Chaque matin, la communauté consacre une heure à la prière. Trois fois par semaine, sur l’heure de midi, la messe est dite selon le rite byzantin, le curé dos à l’assemblée. Et presque tous les soirs, il y a les Vêpres. Chaque année, des étudiants de La Cambre à Bruxelles viennent restaurer les fresques de l’église. "Je suis arrivé ici en mars 2010 , explique Alexandre de Keukelaere, 26 ans, un ex-étudiant de journalisme brugeois qui aspire à la vie monastique. J’ai été touché par ce lieu et par l’accueil familial inconditionnel. Pour le moment, j’étudie l’arabe et les écritures saintes sous la direction de Mère Agnès , la supérieure du monastère . Je me plie aux règles de la vie en communauté - l’obéissance, la chasteté, la pauvreté." (Détail révélateur : l’autre aspirant moine, un jeune Américain, a été prié de quitter le pays quand les services de sécurité syriens ont découvert qu’il partageait le même nom qu’un agent de la CIA).


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