Des mentalités en évolution

Notre principal problème, c’est la Constitution qui oblige près de cinq mille Irlandaises à se rendre en Grande-Bretagne pour avorter." Niall Behan est le directeur de l’Ifpa (Irish Familly Planning Association), une organisation qui vient en aide aux adolescentes et femmes aux grossesses compliquées.

Carole Le Goff
Des mentalités en évolution
©Jonny McCullagh

Reportage Correspondante en Irlande

Notre principal problème, c’est la Constitution qui oblige près de cinq mille Irlandaises à se rendre en Grande-Bretagne pour avorter." Niall Behan est le directeur de l’Ifpa (Irish Familly Planning Association), une organisation qui vient en aide aux adolescentes et femmes aux grossesses compliquées. Il reconnaît aisément qu’en Irlande, la situation concernant l’avortement est complexe. Une loi de 1861, rédigée à l’époque par le Parlement britannique, précise que l’avortement est illégal dans le pays. Les textes votés par la suite concernent la pénalisation de l’avortement. Provoquer une fausse couche peut ainsi être passible de réclusion à perpétuité. Quant à la Constitution irlandaise, elle indique qu’une femme peut avorter seulement si sa vie est menacée, protégeant de fait les droits de l’enfant à naître. Aucune exception n’est tolérée, même en cas de viol ou d’inceste.

Ces restrictions ne facilitent pas le travail des centres d’aide aux femmes enceintes. "Les médecins ne disposent d’aucun guide pouvant les aider à déterminer quand la vie d’une femme est réellement menacée. Ils ne prennent pas le risque d’autoriser une femme à avorter, les sanctions sont trop sévères. Les patientes s’en vont donc à l’étranger."

Chaque année, près de 4 000 femmes contactent ce centre irlandais. Aucune recommandation ne se fait par téléphone. Chaque femme peut obtenir un rendez-vous auprès d’un conseiller pour exposer sa situation. Les femmes sont aidées dans leurs démarches d’avortement, mais aussi tout simplement rassurées. Toutes ne sollicitent pas les services de l’Ifpa pour avorter. Le conseil tient une grande part dans l’activité quotidienne du centre.

Mais des actions sont également tournées vers la prévention. L’Ifpa mène des campagnes d’information dans les établissements scolaires et a lutté pendant de nombreuses années pour libéraliser l’accès à la contraception chez les jeunes.

L’Ifpa est une organisation pro-choice, mais Niall Dehan préfère la définir comme non-directive. "La décision revient uniquement à la mère. Nous lui présentons les trois options qui s’offrent à elle : devenir mère, faire adopter son enfant ou avorter. Nous écoutons et conseillons, mais nous n’influençons en rien."

Le suivi se poursuit après la prise de décision, pour soutenir la patiente jusqu’au bout de sa démarche. Une aide psychologique nécessaire, comme l’explique le responsable "le plus important c’est d’empêcher ces femmes de se sentir stigmatisées et de vivre au mieux leur décision. Le bien-être de toutes ces femmes est notre motivation quotidienne."

Depuis 1992, des améliorations sont à noter. Les Irlandais peuvent par exemple désormais se procurer des préservatifs sans prescription, et donc en dehors des pharmacies. Cette année-ci a marqué la légalisation de la pilule du lendemain. Elle est accessible sans prescription médicale dans les pharmacies depuis janvier dernier. Des avancées que Niall félicite et auxquelles il entend bien donner des suites. "Je pense que les Irlandais sont prêts à changer cette situation. A chaque fois qu’ils ont pu s’exprimer par le référendum, ils ont fait avancer les choses."

Au cours des vingt dernières années, les citoyens ont pu se prononcer plusieurs fois sur la question. Ils ont répondu "oui" à la possibilité de voyager à l’étranger pour avorter, et "oui" à un accès aux informations nécessaires à propos de l’avortement à l’étranger. Ils ont aussi tenu à conserver le risque de suicide comme une situation autorisant l’avortement. Cependant, la proposition consistant à définir quand l’avortement peut être considéré comme légal dans le pays a été refusée à 67 %.

Les Irlandais sont donc prêts à évoluer, mais le sont-ils assez pour légaliser l’avortement ? Pour Niall Dehan, la réponse est oui. "Toutes les affaires liées à l’avortement nous donnent une mauvaise image à l’étranger. Tout ça va changer dans les années à venir. Depuis ces vingt dernières années, les mentalités ont évolué. La période de l’Irlande ultra-conservatrice est révolue et nous allons bientôt en ressentir les effets."