La longue quête d’Oh Kil-nam

L’espoir est ténu. La mort de Kim Jong-il en Corée du Nord va redonner un peu de souffle à Oh Kil-nam. Cet ancien économiste sud-coréen de 69 ans espère bien profiter du changement de leader à Pyongyang pour alerter sur le sort des disparus et kidnappés par la Corée du Nord. Depuis vingt-six ans, cet homme s’est échiné à attirer l’attention sur la situation de sa femme et de ses deux filles, emprisonnées au Nord depuis 1986.

Reportage Arnaud Vaulerin Envoyée spécial à Séoul

L’espoir est ténu. La mort de Kim Jong-il en Corée du Nord va redonner un peu de souffle à Oh Kil-nam. Cet ancien économiste sud-coréen de 69 ans espère bien profiter du changement de leader à Pyongyang pour alerter sur le sort des disparus et kidnappés par la Corée du Nord. Depuis vingt-six ans, cet homme s’est échiné à attirer l’attention sur la situation de sa femme et de ses deux filles, emprisonnées au Nord depuis 1986.

En septembre, après dix ans sans nouvelles de Shin Suk-ja, son épouse âgée de 69 ans, Gyuwon (32 ans) et Hyewon (35 ans), ses deux filles, il a eu l’information selon laquelle celles-ci seraient vivantes. Choi Sung-yong, président de l’Association des familles de disparus en Corée du Nord, indiquait alors au quotidien "Chosun Ilbo" que les trois femmes avaient été transférées de Yodok, l’un des pires camps politiques du pays, vers une prison en périphérie de Pyongyang. La nouvelle non confirmée a chamboulé Oh Kil-nam, qui vit entre l’Allemagne et l’appartement exigu de sa nièce dans le su-est de Séoul. De son propre aveu, "fatigué par des années de mobilisation et souvent tenté de boire" pour oublier ses tourments, Oh Kil-nam ne s’est jamais pardonné d’avoir abandonné sa famille en Corée du Nord. Son histoire, qui illustre le sort des 517 kidnappés sud-coréens depuis 1953, atteste surtout de la séduction qu’exerçait le régime de Pyongyang sur les intellectuels de gauche dans les années 70-80. Avant que le piège se referme sur leurs illusions.

Dans ces années-là, Oh Kil-nam est un universitaire diplômé en littérature allemande et en économie. Opposant de gauche aux régimes des autocrates sud-coréens Park Chung-hee et Chun Doo-hwan (1961-1988), il est repéré par des agents nord-coréens en Allemagne, où il écrit sa thèse en économie tout en côtoyant des membres du SPD, le Parti social-démocrate allemand. Ces derniers lui offrent un aller simple pour Pyongyang. "Ils m’ont dit que ma femme, infirmière atteinte d’une hépatite, serait soignée gratuitement" , se souvient Oh Kil-nam. " A moi, ils me promettaient un bon poste au sein de l’Etat pour, disaient-ils, jouer un grand rôle dans l’ouverture économique du Nord." D’autres Sud-Coréens réfugiés en Allemagne et sympathisants du Nord parachèvent le tableau d’un avenir heureux au Nord. Mais eux ne seront pas du voyage. Oh Kil-nam est séduit. Et passe outre le refus de sa femme de s’installer en Corée du Nord.

Le 3 décembre 1985, leur avion en provenance de Moscou se pose à Pyongyang. Le piège se referme. "Quand ma femme a vu des petites filles maigres nous accueillir en chaussettes et avec des habits d’été à la sortie de l’avion, elle a éclaté en sanglots : c’est ce qui attend nos filles." A peine arrivée, la famille est internée trois mois dans un camp militaire établi dans la montagne. Les Nord-Coréens oublient les promesses de soins gratuits pour l’hépatite de Shin Suk-ja et le poste de rêve pour Oh Kil-nam. En avril 1986, les époux sont incorporés dans l’équipe d’une radio chargée de diffuser la propagande au Sud. Puis le département d’information demande à Oh Kil-nam de retourner en Allemagne pour enrôler des étudiants sud-coréens. "Ma femme m’a giflé quand elle a appris ma mission : "Tu ne peux pas continuer à piéger des gens. Tu es devenu un perroquet à répéter les textes des autorités. Alors pars et ne reviens jamais", raconte avec précision l’ex-économiste. Elle m’a dit de les considérer comme mortes." Oh Kil-nam prend l’avion. Le 25 novembre 1986, en arrivant au guichet des visas à Copenhague, il laisse passer devant lui les deux sbires du régime qui l’accompagnent. Quand arrive son tour, il indique que son passeport est faux et demande l’asile politique.

Oh Kil-nam n’est jamais revenu en Corée du Nord. Amnesty International lui apprendra que sa femme et ses enfants ont été internés au camp numéro 15, Yodok. Il s’agit de l’une des six prisons politiques appelées "Kwanliso". Dans ce réseau de camps établi dans des vallées montagneuses croupissent affamées, torturées et forcées au travail environ 200 000 personnes.

En 1993, Oh Kil-nam écrit un livre où il s’adresse au dirigeant du Nord Kim Il-sung : "Rendez-moi ma femme et mes filles". Pas de réponse du Nord et pas de soutien du Sud. A la différence du Japon, qui a érigé le dossier des kidnappés au premier rang des contentieux avec Pyongyang, au risque de paralyser toute action diplomatique, Séoul fait profil bas. La politique du Rayon de soleil qui, entre 1998 et 2008, a réchauffé les relations entre les deux Corées, a évité les sujets qui fâchent. "Le Sud est convaincu que le Nord ne fera pas beaucoup de concessions sur cette question", avance Andreï Lankov, professeur à l’université Kookmin à Séoul. "Surtout, c’est un dossier qui divise la classe politique du Sud, au sein de laquelle une partie de la gauche intellectuelle reste relativement bienveillante à l’égard du Nord."

Oh Kil-nam a toutefois obtenu le soutien d’ONG et d’associations de défense des droits de l’homme en Corée du Sud et à l’étranger. Il s’en réjouit avant de s’alarmer : "Ma famille a-t-elle pu survivre à la maladie et aux privations ?"

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