"Un pied dans la poutinisation"

Lors de la trêve de fin d’année, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a de nouveau profité de sa majorité des deux tiers pour transformer le système constitutionnel de son pays. Les réformes, adoptées vendredi par le Parlement hongrois, et entrées en vigueur ce dimanche 1er janvier, vont dans le sens d’une réduction de la qualité de la démocratie. Mais les autorités européennes restent les bras ballants devant un Etats membre qui touche aux droits essentiels d’un Etat de droit. Ce qui inquiète Michel De Waele, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles.

Stéphanie Grofils

Entretien

Lors de la trêve de fin d’année, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a de nouveau profité de sa majorité des deux tiers pour transformer le système constitutionnel de son pays. Les réformes, adoptées vendredi par le Parlement hongrois, et entrées en vigueur ce dimanche 1er janvier, vont dans le sens d’une réduction de la qualité de la démocratie. Mais les autorités européennes restent les bras ballants devant un Etats membre qui touche aux droits essentiels d’un Etat de droit. Ce qui inquiète Michel De Waele, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles.

Les nouvelles réformes de Viktor Orban ne vont-elles pas à l’encontre des normes démocratiques européennes ?

Oui. La Hongrie viole bien des règlements européens, de droit démocratique, de respect des minorités, mais aussi des principes élémentaires. Reste à savoir si l’Europe a les moyens et encore plus la volonté politique de sanctionner un Etat qui viole les prescrits communautaires classiques. Mais avant cela, il faudrait déjà qu’il y ait des pressions un tant soit peu sérieuses. Or, l’Europe se tait dans toutes les langues. C’est désespérant.

Alors que les Etats-Unis ont réagi…

Oui, une fois de plus, ce sont les Américains, qui ont d’autres problèmes à l’interne et sont impliqués dans ce qui se passe dans le monde, qui trouvent le temps de s’occuper de ce qui se passe en Hongrie, là où les Européens se taisent. Il est quand même remarquable que Hillary Clinton a l’air de plus s’inquiéter de ce qui se passe en Hongrie que Catherine Ashton.

Même le Parti populaire européen, dont fait partie Viktor Orban, ne s’exprime pas.

Le Parti populaire européen n’a pas l’air de s’émouvoir un tant soit peu de ce qui est en train de se dérouler. Il y a aussi des députés belges qui sont membres de ce parti. C’est le parti où est Monsieur Sarkozy, c’est le parti où est Madame Merkel. Il faut rappeler que, quand les sociaux-démocrates slovaques avaient fait une alliance avec l’extrême droite en Slovaquie, le Parti socialiste européen avait exclu le parti slovaque en cause. Ici, le Parti populaire européen se rend complice de choses absolument inacceptables.

José Manuel Barroso a-t-il eu une réaction trop faible ?

Evidemment. Se lancer dans une analyse juridique maintenant me paraît beaucoup trop faible. Monsieur Barroso est membre du même parti européen et de la même famille politique que Monsieur Orban. Donc, il faut voir si Monsieur Orban défend bien les mêmes valeurs que les autres démocrates chrétiens européens. De la part de Monsieur Barroso, qui ne doit pas être réélu, il y a des moments de courage politique qui s’imposent.

Pour ne pas encourager l’eurosepticisme…

Monsieur Orban bénéficie d’un silence complice de certains mouvements politiques de centre droit, et d’une certaine protection, fort étonnante. Ici, on est dans une discussion qui touche le sens même de la construction européenne et des idéaux européens. Et donc si l’Union européenne n’est pas capable de défendre un minimum les idéaux sur lesquels elle a été fondée, comment peut-on encore demander aux citoyens d’avoir la foi européenne ?

Cela pourrait animer en revanche d’autres leaders populistes...

Evidemment. Parce que si on laisse faire Viktor Orban, pourquoi Monsieur Wilders aux Pays-Bas, les populistes finlandais, ou Marine Le Pen en France ne pourraient-ils pas y aller de leurs couplets et de leurs chapitres ?

Alors que justement l’Europe est très fragile, économiquement…

Monsieur Orban profite de la faiblesse européenne actuelle due à la crise. Les politiques menées par Monsieur Orban n’ont pas du tout résolu la crise financière et la quasi mise en faillite de la Hongrie. Mais Monsieur Orban se dit que l’Union européenne ou le Fonds monétaire international n’osera pas le pousser dans ses derniers retranchements économiques. Car cela risquerait d’aggraver encore la situation économique et financière de l’Union tout entière, les banques autrichiennes et allemandes étant fort impliquées en Hongrie. Monsieur Orban prend l’Europe en otage. C’est le chantage du faible.

La Hongrie s’isole du reste de l’Europe…

La Hongrie s’isole complètement de l’Europe et lui pose un défi. Ce n’est plus le défi financier, c’est le défi démocratique. Est-ce que l’Union européenne parvient à imposer qu’un Etat reste dans les règles démocratiques classiques ? Et s’il ne souscrit pas à ces règles-là ? Le paradoxe, c’est qu’on est en train de faire voter, au niveau économique, toute une série de sanctions au cas où un Etat ne respecte pas les demandes financières, la règle d’or dans toutes les Constitutions Mais qu’on n’aurait pas de sanctions si un Etat ne respecte pas les prescrits démocratiques. Or, on peut discuter des politiques économiques, ce qu’on ne fait pas assez dans l’Union. Mais on ne devrait pas discuter d’un certain nombre de principes démocratiques. Et on est en train de faire l’inverse.

Assiste-t-on à la mise en place d’une dictature comme dénonce la gauche hongroise ?

Je ne pense pas que le mot dictature soit encore le bon terme. Je pense que l’on va vers un régime hybride, qui mélange des aspects de démocratie et des aspects d’autoritarisme. On voit bien en Russie qu’il est tout à fait possible d’avoir des dirigeants de ce type, avec des élections et des campagnes électorales Mais on sait que tout cela est un jeu vain parce que les moyens financiers, parce que les médias, parce que la justice ne travaillent que pour un seul et unique parti. On est vraiment dans un moment historique où la Hongrie a un pied du côté des démocraties représentatives, et un pied dans la "poutinisation" du régime. C’est le moment de faire attention et de peser de tout son poids pour que la Hongrie revienne du bon côté.