Parapluie bulgare

La grande majorité des plus hauts dignitaires de l’Eglise orthodoxe bulgare ont travaillé pour la police politique sous le régime communiste, a révélé mardi une commission chargée depuis 2007 d’éplucher les archives des services secrets.

Philippe Paquet
Parapluie bulgare
©AFP Internet / afp.com

La grande majorité des plus hauts dignitaires de l’Eglise orthodoxe bulgare ont travaillé pour la police politique sous le régime communiste, a révélé mardi une commission chargée depuis 2007 d’éplucher les archives des services secrets. Onze des quinze métropolites actuels de l’Eglise, à laquelle appartiennent par tradition les trois quarts de la population bulgare, ont ainsi collaboré avec le département de "lutte contre la déviance idéologique".

Les prélats n’ont pas trop de soucis à se faire : le parapluie est grand ouvert. S’il appartient à la commission de vérifier le parcours des responsables politiques, des diplomates, des journalistes et autres personnalités susceptibles d’influencer l’opinion publique, ses trouvailles n’ont d’autre conséquence que d’éventuellement ternir des réputations qu’on croyait sans tache. La loi ne prévoit aucune enquête complémentaire, moins encore des poursuites en justice. Dieu, seul, reconnaîtra les siens.

La Bulgarie, comme les autres Etats communistes, avait dû jadis décider de ce qu’il convenait de faire de la religion. Marx avait décrété que c’était l’opium du peuple. Or, il n’y avait à l’époque qu’une drogue qui fût légalisée à Sofia : les discours fumeux de Todor Jivkov, l’indéboulonnable Premier secrétaire du PC bulgare, qui régna trente-cinq ans sur son infortuné pays (moins que Castro ou Kim Il-Sung, mais plus que Staline et Mao).

L’athéisme fut donc la règle, mais elle souffrit des accommodements. Parce que, s’il était facile de fermer les lieux de culte, de les transformer en écoles, écuries ou usines, que fallait-il faire des fidèles ? On choisit de les tolérer, mais de leur faire payer le prix. La belle vie, les promotions, les carrières enviables, les postes de choix, c’était pour les vrais communistes, pas pour les chrétiens attardés.

Sauf pour le haut clergé. Car il fallait de bons bergers pour garder le troupeau et signaler les brebis galeuses. Dans le même temps, exhiber un évêque pétulant de santé et rayonnant de bonheur, le jour de la fête nationale ou le 1er Mai, c’était un signe vital de démocratie, religieusement exploité par la propagande. N’était-on pas au paradis, celui des travailleurs de surcroît ?

Et pour les gens d’Eglise, une orthodoxie en valait bien une autre, sans doute. L’essentiel n’était-il pas que les ouailles filent droit ? Ce n’était pas gagné car le souverain pontife Jivkov ne donnait pas l’exemple. Stalinien avant avril 1956, il négocia sagement le virage imposé par Khrouchtchev, avant d’épouser la ligne tracée par Brejnev, puis de se rallier à la Perestroïka. Les voies de la Bulgarie étaient décidément impénétrables.