Juger ? Extrader ?

Ce que la Belgique fait, peu de gouvernements l’ont fait - et je souligne ici qu’en matière de droits de l’homme, nous n’avons pas souvent l’occasion de faire l’éloge d’un gouvernement". Ce compliment, c’est Reed Broody, conseiller juridique de Human Rights Watch (HRW), qui le fait, alors que s’ouvre ce lundi devant la Cour internationale de Justice de La Haye (CIJ) le procès intenté par l’Etat belge à l’Etat sénégalais.

MFC

Ce que la Belgique fait, peu de gouvernements l’ont fait - et je souligne ici qu’en matière de droits de l’homme, nous n’avons pas souvent l’occasion de faire l’éloge d’un gouvernement". Ce compliment, c’est Reed Broody, conseiller juridique de Human Rights Watch (HRW), qui le fait, alors que s’ouvre ce lundi devant la Cour internationale de Justice de La Haye (CIJ) le procès intenté par l’Etat belge à l’Etat sénégalais.

En cause : le refus de Dakar d’extrader vers la Belgique, pour qu’il y soit jugé, ou de juger lui-même l’ex-dictateur tchadien Hissène Habré (1982-1990), dont le régime a tué 40 000 citoyens et blessé ou mutilé des milliers d’autres. Conformément à la Convention contre la torture, qu’il a signée, le Sénégal a l’obligation de juger ou extrader Habré - mais ne fait ni l’un ni l’autre depuis 21 ans.

Vingt-et-un ans d’exil doré pour l’homme dont HRW a retrouvé des ordres de torturer donnés à sa police : Hissène Habré, qui avait fui le Tchad lors de son renversement par Idriss Déby (1990) "avec le Trésor de l’Etat, a beaucoup investi au Sénégal, surtout pour sa protection, notamment auprès des deux grandes confréries" musulmanes, les Mourides et les Tidjanes, "qui le couvrent", explique Me Jacqueline Moudeïna, l’avocate tchadienne des victimes d’Habré.

La juriste résume les tentatives des survivants des prisons de Hissène Habré pour obtenir justice et ne pas permettre l’impunité : "douze an nées de frustration et de souffrance".

Plainte avait été déposée en 2000 au Sénégal et l’ex-président tchadien y avait été inculpé de complicité de torture. "Mais, très vite, la politique a fait son entrée dans l’affaire et la plus haute juridiction à Dakar a dit que la justice sénégalaise était incompétente pour le juger", explique l’avocate.

En raison de sa loi de compétence universelle, les victimes ont donc déposé plainte en Belgique où, après une instruction de 4 ans, un mandat d’arrêt international contre Habré est émis en 2005. Alors qu’il avait d’abord annoncé qu’il extraderait Habré si une demande arrivait, le président sénégalais Wade n’en a rien fait et a renvoyé l’affaire à l’Union africaine (UA). Celle-ci, sous présidence du Brazzavillois Denis Sassou-Nguesso - qui disait refuser "qu’un ancien chef d’Etat africain soit jugé par de petits Blancs" -, organisa une équipe de juristes, qui conclut que c’était au Sénégal de juger Habré "au nom de l’Afrique".

Dakar réclame alors d’importantes sommes à la communauté internationale pour ouvrir ce procès. Les victimes demandent l’aide de l’Union européenne, qui met la main à la poche; en novembre 2010, les donateurs, qui évaluent le budget nécessaire à 5 millions d’euros, sont prêts à en donner 11 millions ! Mais rien n’y fait. Et bientôt le président Wade et son ministre des Affaires étrangères, Madické Niang, ne se gênent plus pour annoncer que le Sénégal ne jugera pas Hissène Habré. Madické Niang fut le coordinateur des avocats sénégalais de Habré jusqu’à sa nomination comme ministre de la Justice et l’actuel Premier ministre sénégalais, Souleymane Ndene Ndiaye, fut aussi avocat du sanguinaire Président tchadien

Entretemps, le Tchad, qui n’accorde pas d’immunité à Hissène Habré, s’est rallié à la demande des victimes que la CIJ ordonne l’extradition de l’accusé vers la Belgique. "Nous refusons son jugement au Tchad où des sbires d’Hissène Habré occupent toujours des postes élevés dans la police et au ministère de l’Intérieur. En outre la sécurité d’Habré n’y serait pas garantie", indique Me Moudeïna, elle-même handicapée après avoir été blessée à la grenade par un des officiers de police qu’elle poursuit et qui est toujours en fonction. "Sans compter qu’Habré y a été déjà condamné à mort par contumace et que cette procédure pourrait être mise à exécution dès son arrivée".

"Tout notre espoir repose sur la Belgique", indique pour sa part Souleymane Guengueng, survivant des prisons d’Hissène Habré qui a fondé l’Association des victimes des crimes de la répression politique au Tchad (AVCRT).

Me Georges-Henri Beauthier, un des avocats belges des victimes tchadiennes, ne cache pas leur crainte : que le Sénégal profite de cette procédure pour encore faire traîner l’affaire en longueur en multipliant les demandes de délais à la Cour.