Avec Hollande, l’"homme normal"

Il pleuviote, et on ne croise quasiment personne dans les rues du quartier du Marais, si tôt un dimanche matin. Quelques touristes. L’un ou l’autre fêtard de retour d’"after", le pas mal assuré. Devant le Mémorial de la Shoah, toutefois, il y a un peu plus d’animation. Ce dernier dimanche d’avril, en effet, c’est, en France, la "Journée nationale du souvenir de la déportation". Du coup, François Hollande a, au débotté, ajouté une visite des lieux à son agenda dominical de campagne.

Bernard Delattre

Reportage Correspondant permanent à Paris

Il pleuviote, et on ne croise quasiment personne dans les rues du quartier du Marais, si tôt un dimanche matin. Quelques touristes. L’un ou l’autre fêtard de retour d’"after", le pas mal assuré. Devant le Mémorial de la Shoah, toutefois, il y a un peu plus d’animation. Ce dernier dimanche d’avril, en effet, c’est, en France, la "Journée nationale du souvenir de la déportation". Du coup, François Hollande a, au débotté, ajouté une visite des lieux à son agenda dominical de campagne.

Parmi les invités, brillent par leur absence l’un ou l’autre emblème de la communauté juive, soutenant Nicolas Sarkozy. L’ancienne ministre Simone Veil, par exemple. Ou le chasseur de nazis, Serge Klarsfeld. Ou son fils, Arno : récompensé de son soutien par sa nomination à la tête de l’Office de l’immigration.

Ce matin, François Hollande affiche une mine moins souriante, plus grave, que d’habitude : une attitude de circonstance, en somme, vu le lieu visité et la nature de la commémoration. Il loue le caractère "admirable" du Mémorial, encense sa mission de mémoire et de sensibilisation. Puis, tout de même, à quelques jours du second tour, écorche implicitement son adversaire : plaide en faveur de "ce qui réunit" les Français, et non les divise.

Le présidentiable avait prévu et annoncé qu’il se recueillerait devant le "Mur des Justes", où figurent les noms de ceux ayant sauvé des Juifs au péril de leur vie, pendant la Seconde Guerre mondiale. A la dernière minute, le socialiste y renonce. Aucune explication n’est donnée par son entourage. En privé, dans l’après-midi, un de ses conseillers finira par admettre que son candidat préférait éviter qu’un éventuel questions-réponses avec les journalistes présents dérape sur "des sujets d’actualité" , susceptibles de "brouiller le message et l’image" de sa visite. Des "sujets d’actualité" ? Dans ce contexte lié à la Seconde Guerre mondiale, s’agirait-il de l’accusation de "dérive pétainiste" lancée à Nicolas Sarkozy par la gauche de la gauche ? Non. C’est bien plus trivial. En cause, le dîner d’anniversaire qui, la veille au soir, dans un restaurant d’un quartier chaud de Paris, a vu se croiser Dominique Strauss-Kahn et des bras droits de François Hollande.

Le présidentiable s’apprête donc à s’éclipser. "M. Hollande ! La joie de vous voir enfin !" Une petite vieille du quartier, si contente de l’apercevoir sur le trottoir, le gratifie de bises affectueuses. Après un an de campagne, le candidat en a probablement assez des embrassades de quidams, a fortiori si enveloppantes et si matinales. Mais "l’homme normal" qu’il affecte d’être - par opposition à un Nicolas Sarkozy qui revendique d’avoir bousculé le style présidentiel - accueille aimablement, placidement même, son admiratrice.

Le convoi de l’"homme normal" démarre. La C5 grise dans laquelle il a pris place est moins clinquante que la voiture de campagne de Nicolas Sarkozy. Elle n’en est pas moins escortée par deux motards et suivie d’une voiture coiffée d’un gyrophare : remplie de policiers en civil.

C’est dans une petite voiture électrique que monte, lui, Bertrand Delanoë : le maire socialiste de Paris. "Allez : tout le monde à 14 heures à Bercy !" , lance-t-il, à la cantonade des camarades.

Bercy, le gigantesque palais omnisports : une des plus vastes salles de spectacles de la capitale. Le meeting de François Hollande n’y débute que dans deux heures, mais, déjà, ils sont des centaines à faire la queue, pour être sûrs d’avoir une place assise. Dans la foule, on quête pour "les sans-papiers en lutte" . On distribue des tracts pour la réunification de la Loire atlantique à la Bretagne. On dévore des merguez et des hot-dogs aussi gras qu’odorants. On vend des tee-shirts avec l’inscription "Recase-toi, M. le Président." Dans la masse des gens, beaucoup de "cheveux gras" - comme certains sarkozystes dénomment les "jeunes gauchistes" . L’ambiance est si métissée qu’elle ferait défaillir les lepénistes. Ainsi, placardée un peu partout, une affiche de l’"homme normal" paraît avoir fait l’objet d’un casting : les jeunes qui apparaissent à ses côtés sont tous beaux, et ils représentent parfaitement tout l’éventail des couleurs de peau.

Dans la salle, on gonfle d’immenses ballons à l’hélium, vantant la "Génération changement". Le meeting a beau être de gauche, le peuple n’y fraie pas avec les "people". Les personnalités sont regroupées en un "carré VIP" qui, dans les gradins, leur est réservé. Elles sont nombreuses, au risque de nourrir les railleries sarkozystes à l’encontre de "la gauche bobo de Saint-Germain des Prés" .

L’humoriste Guy Bedos somnole en attendant le début du spectacle. Les comédiens Gérard Darmon, Clémentine Célarié, Josiane Balasko, Fanny Cottençon ou Pierre Arditti font la joie des paparazzi. Les écrivains Yves Simon et Dan Franck conversent. La chanteuse Catherine Lara essaie de se dissimuler derrière ses lunettes de soleil. Jane Birkin a l’air un peu gênée par les applaudissements saluant son arrivée. L’acteur Vincent Lindon, soutien de François Bayrou en 2007, a été promu au premier rang.

Côté politique, l’écologiste de droite Corinne Lepage, dont c’est le premier meeting de gauche, tente de s’acclimater en embrassant l’ex-candidate Verte, Eva Joly. Lionel Jospin, comme à son habitude, ne desserre pas les mâchoires. Les ex-ministres Robert Badinter et Jack Lang l’emportent à l’applaudimètre. Martine Aubry et Ségolène Royal provoquent des bousculades de photographes. Chaque cacique de l’équipe de campagne du candidat est curieusement flanqué d’un membre du service d’ordre du parti, comme si l’environnement était hostile.

François Hollande est un "homme normal" , mais il bénéficie d’une loge particulière. Des vigiles en surveillent l’accès, autorisé uniquement à un nombre très réduit de privilégiés. Les autres barons socialistes sont relégués dans la loge affectée à l’équipe de campagne. Ils s’y entassent : ladite équipe compte bien 80 membres. L’"homme normal" n’a voulu déplaire à personne.

L’"homme normal" aime les symboles : il y a cinq ans jour pour jour, ici, Nicolas Sarkozy avait tenu le plus grand meeting de sa campagne de 2007.

L’"homme normal" cultive-t-il l’autodérision musicale ? La sono diffuse à fond un vieux tube de Téléphone. "Quelque chose en toi/Ne tourne pas rond." La foule se trémousse, en attendant un candidat qui, durant toute sa campagne, a opposé la rondeur présumée de son caractère à l’aspérité clivante qu’il dénonce chez son adversaire. Le groupe Nèg’Marrons monte sur scène. "Je vais pas refaire le monde/Mais laisse-moi y croire/Tant qu’il y a de la vie/C’est qu’il y a de l’espoir" : on dirait le programme socialiste, si tempéré, de l’"homme normal". Yael Naim prend place au piano, et subjugue la salle par sa présence et sa voix. Sans doute, dans l’esprit de l’"homme normal", le "You should go/You should go" qu’elle chante avec émotion s’adresse non à lui, mais à Nicolas Sarkozy.

La foule s’impatiente. Entre deux olas géantes, elle enchaîne les "François, Président !" Dans sa loge, à coups de miel et de spray, l’"homme normal" soigne sa voix, en permanence au bord de l’extinction.

Comme à chaque grand meeting, son ex, Ségolène Royal, s’offre un petit tour, très bousculé, dans la salle de presse. Elle y crucifie Dominique Strauss-Kahn. Elle assure que, lors du fameux dîner d’anniversaire, non, elle n’a ni salué ni même croisé "ce monsieur" : "au nom des droits des femmes". Elle prie les médias de "bien hiérarchiser" ce dîner, "anecdotique", par rapport au changement politique qui s’annonce, "historique". Sa chargée de com’ s’arrange pour que, en apothéose de sa pérégrination parmi les journalistes, la candidate socialiste de 2007 tombe sur Thomas Hollande, son fils. Embrassade très télégénique.

Il y a quelques mois, le jeune homme avait publiquement déclaré que la campagne de l’"homme normal", comparée à celle de sa mère, il y a cinq ans, manquait de "ferveur". Regrette-t-il cette petite phrase, qui fit jaser et même fut exploitée par les adversaires de son père ? "Non, assure Thomas Hollande. A l’époque, la ferveur n’existait pas. C’est beaucoup plus difficile de la susciter, en période de crise. Mais j’avais confiance. Et, de fait, cette ferveur a fini par venir. Regardez l’ambiance, aujourd’hui !" Devant les journalistes, le fiston de l’"homme normal" appelle ce dernier, non "mon père", mais "François Hollande".

Retentit le morceau servant de tapis musical à l’entrée du candidat : un mixage réalisé sous la houlette de publicitaires, dans lequel revient en boucle le slogan "hollandais" : "Le changement, c’est maintenant." La salle, pleine à craquer, se lève comme un seul homme. Après avoir longuement fendu la foule, le socialiste prend soin de s’éponger le visage et le crâne, puis se dirige vers son pupitre. Pour saluer son public, il va d’un bout à l’autre de la scène en levant bien haut les deux bras. Un peu gauche. On dirait un gosse tentant d’attraper le soleil.

"Mes chers amis ! Vous êtes là !", lance-t-il. "Ouais !", lui répond la salle. "Ça tombe bien !", enchaîne-t-il. "Je vous attendais ! Depuis si longtemps qu’on le voulait, le changement ! Et bien, le changement : il est là !" "François, Président ! François, Président !", scandent 20 000 voix. "Nous devons aller chercher la victoire ! En êtres dignes ! En êtres fiers !" Le candidat exhorte ses partisans à "ne pas céder à l’euphorie des ambiances" sondagières. Appelle "à construire ensemble l’espérance". Dénonce "un quinquennat d’échecs". S’engage, s’il est élu, à "s’adresser à ce qui nous rassemble, pas à ce qui nous divise". Démolit "ceux qui craquent des allumettes, allument des mèches, jouent avec le feu, opposent les Français entre eux. Le premier devoir du Président, c’est de régler les problèmes, pas d’en créer ! C’est de rassembler, pas de diviser !"

Un peu lent au démarrage, l’"homme normal" est maintenant chauffé à blanc. Pendant plus d’une heure, à un train d’enfer, il assassine le bilan du "candidat sortant", multiplie les engagements, promet "le redressement". Dans la voix, les gestes, la posture et les mots, il singe François Mitterrand. Mais moins que lors de ses précédents meetings : cette tentative d’imitation a beaucoup été raillée, par ses opposants. Effectivement, ce n’est pas à ces moments-là que l’"homme normal" est le plus convaincant.

Dehors, des milliers de gens n’ayant pas pu rentrer suivent sa prestation sur écran géant. A l’issue de son meeting, le socialiste viendra à peine les saluer. Tout comme, trois soirs plus tard, après le fameux duel télévisé avec son opposant, il fera faux bond à ses partisans qui l’attendaient dans un bar de la capitale. Il est parti "se reposer", l’excuse son entourage.

Ce n’est qu’un "homme normal".

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