Avec Sarkozy, le cogneur

Voter Sarkozy ? Ça va pas ? On a tout entendu de lui pendant cinq ans, mais, là, ‘le candidat du peuple’, faut quand même pas exagérer !" Elles n’insistent pas, les deux dames élégantes qui, à deux pas du QG de campagne de Nicolas Sarkozy, se font rabrouer de la sorte par un quidam qui refuse leurs tracts en faveur de "La France forte".

Bernard Delattre

Reportage Envoyé spécial en Seine-Saint-Denis et en Côte-d’Or

Voter Sarkozy ? Ça va pas ? On a tout entendu de lui pendant cinq ans, mais, là, ‘le candidat du peuple’, faut quand même pas exagérer !" Elles n’insistent pas, les deux dames élégantes qui, à deux pas du QG de campagne de Nicolas Sarkozy, se font rabrouer de la sorte par un quidam qui refuse leurs tracts en faveur de "La France forte".

Sur la façade du siège de campagne de l’intéressé, dans un quartier parisien plutôt aisé, une reproduction XXL de l’affiche du candidat UMP a été placardée. Regard fier sur fond de mer azur, sur plusieurs mètres de hauteur. Une 508 noire, racée, vitres teintées, s’en éloigne, suivie de trois voitures de police banalisées. Direction, la Seine-Saint-Denis. Le "9-3" : le département le plus chaud de la banlieue de Paris.

Direction, plus précisément, Le Raincy : petite ville nantie, enclave de prospérité et fief UMP dans un département aussi paupérisé que peu acquis à la majorité. Son député-maire UMP, Eric Raoult, s’illustra lors des émeutes urbaines de 2005, en imposant un couvre-feu nocturne aux mineurs. Et il suscita l’émoi en 2009, en s’en prenant à l’écrivain Marie NDiaye, prix Goncourt, qui avait dénoncé l’"atmosphère de flicage, de vulgarité" du sarkozysme.

Le gymnase du Raincy est bondé. Dans la foule, nombre de (très) jeunes gens : look à la Justin Bieber ou à la Miley Cyrus. Et beaucoup de seniors : tantôt populaires, tantôt chics. Tous brandissent des drapeaux tricolores. A la tribune, le député-maire narre ses souvenirs de "pote de régiment" du Président. "On était dans la même chambrée ! On voyait déjà que c’est un type extra, un type qui en a !" "Ouiiiiii !", s’extasie, dans le public, une voix féminine. La salle scande "Hollande en Corrèze ! Sarkozy à l’Elysée !", "On va gagner !"

Retentit l’hymne de campagne du candidat. Musicalement, on est entre le péplum, le générique de films virils, type "Rocky" ou "Rambo", et la techno "french touch" bas de gamme. Le héros fend la foule de ses partisans déchaînés. Il arrive sur l’estrade comme s’il venait de courir un sprint : essoufflé. Et attaque illico son discours sur le fait divers qui, ce jour-là, domine l’actualité.

Un policier a fait feu sur un jeune délinquant de banlieue, l’a tué, et a été mis en examen pour homicide volontaire. "En Seine-Saint-Denis, en deux ans, 1 644 policiers ont été blessés dans leur travail !", fulmine le Président. Tandis qu’il détaille le casier judiciaire qui était celui du jeune, quelqu’un, dans la salle, vocifère : "Peine de mort !" L’orateur laisse dire. "Vous n’en pouvez plus de la terreur ! Des voyous ! Des trafics ! Des caïds !", poursuit-il - peu importe qu’une telle description de l’insécurité locale puisse être lue comme un constat fameusement affligeant de son propre bilan. "On ne peut pas mettre sur le même plan le policier dans l’exercice de ses fonctions et le délinquant dans l’exercice de ses fonctions à lui !", assène-t-il. Puis reprend une vieille revendication du FN : un régime de "présomption de légitime défense" pour les policiers.

La salle approuve. Elle redouble de plaisir quand le candidat, tel un boxeur, se met à cogner. Cogner sur "la pensée unique". Sur "ces gens qui donnent des leçons de morale à ceux qui souffrent". "Ces bobos de Saint-Germain-des-Prés qui écrivent en se regardant le nombril et en ne sortant jamais de leur bureau." "Ces bien-pensants qui voudraient m’interdire de parler aux électeurs du Front national." La foule a bien compris qui est visé : "La presse, avec nous!", hurle-t-elle. Le Président refuse de se "boucher le nez" face aux votants FN. "Il y aurait donc 6,4 millions de fascistes ?", interroge-t-il. Ce "vote de souffrance", il le "respecte", l’ "entend", et, "d’une certaine façon", le "comprend".

Suit une ode aux militants UMP : "indéracinables", "ininfluençables", "inébranlables" - alors qu’"ils sont tous contre nous !" En apothéose, follement acclamée, l’hommage à "la France silencieuse , qui ne dit rien quand elle souffre, mais n’oublie rien ! Et que l’on retrouve dans les urnes, le jour venu !"

A la sortie du meeting, les gens sont ravis. L’un brandit une pancarte où l’on lit "Je vote Sarko. Pas le KO". L’autre dit avoir "eu la chair de poule", tant le discours était "beau". Un troisième s’énerve contre "l’assistanat : tous ces chômeurs, à qui il faudrait botter les fesses". Devant une nuée de caméras, le chargé des questions de sécurité à l’UMP, lui-même ancien policier, peste contre "tous ces juges laxistes, qui trouvent toujours des excuses aux voyous". Ses propos passeront en boucle sur toutes les télés. Quelques heures plus tard, la récompense tombera : un décret élyséen le titularise sous-préfet.

Le lendemain, on retrouve Nicolas Sarkozy en Bourgogne : en banlieue de Dijon. "Le Président" vient y visiter un centre de formation en alternance. L’apprentissage a été érigé en priorité éducative de la fin du quinquennat. Il est même doté d’un ministère, occupé par une sarkozyste de choc : Nadine Morano. "Elle a beau dire, mais, pour l’enseignement en alternance, la France a des années de retard sur l’Allemagne", râle, à voix basse, un enseignant. "Cela fait des années qu’on a une baisse d’effectifs", maugrée un autre.

En attendant l’invité, François Sauvadet passe d’une caméra à l’autre. Homme fort du département (la Côte-d’Or, qu’il préside), ministre de la Fonction publique, il dirige le Nouveau Centre : les centristes qui, entre les deux tours de la présidentielle de 2007, lâchèrent François Bayrou pour Nicolas Sarkozy. Il cogne sur un Bayrou "qui n’exclut pas d’office de voter Hollande". Cogne sur un Dominique de Villepin qui lui fait "honte". Dans "Le Monde", ce jour-là, l’ex-Premier ministre se dit "effrayé" par un Nicolas Sarkozy qui aurait "franchi les lignes rouges : les limites claires qu’avaient tracées Jacques Chirac entre la droite républicaine et l’extrême droite". François Sauvadet assure que lui se sent "très bien dans (ses) baskets". "L’immigration, il faut en parler. Non parce que Le Pen fixerait le cap, mais parce que cela pose des problèmes aux gens. Ce n’est pas courir après le FN. C’est être responsable."

"Il est là !" Des cris annoncent l’arrivée de Nicolas Sarkozy. Qui bondit de sa voiture, comme un diable de sa boîte. A-t-il fait des UV ? Est-il maquillé pour les caméras de télé qui l’attendent ? Son visage paraît un peu trop bronzé pour ce printemps si maussade. Il se prête sans rechigner à d’innombrables photos, bras dessus bras dessous, avec ses fans. Dans l’atelier de mécanique automobile, il se penche sur le moteur de la Renault que Benjamin et Damien, 17 ans, sont en train de réparer. Les deux apprentis, ravis, disent qu’ils auraient voté pour lui s’ils avaient eu un an de plus. Dans l’atelier de menuiserie, Gauthier a "super le trac" : il essuie sans cesse ses mains moites sur sa salopette. "C’est vraiment bien ! Félicitations !", le complimente le candidat, à la vue de l’encoignure de style Louis XVI que le jeune apprenti a réalisée.

"Vive M. Hollande !", entend-on crier, dehors. Nicolas Sarkozy fait mine de n’avoir rien entendu. Les trublions s’appellent Zakaria et Aristide, et eux ne voteraient "jamais" Sarkozy. "T’as vu ma tête ?", justifie le premier : maghrébin. Il ne sait "pas trop" si le candidat "est de gauche ou de droite", mais est sûr qu’"il n’aime pas les gens comme nous". Son copain, dont les racines sont en Centre-Afrique, s’énerve : "Mon grand-père, il a combattu dans l’armée française ! On l’a décoré pour ça ! Et pourquoi, alors, il nous manque de respect, Sarkozy ?" Les agents assurant la protection du candidat leur conseillent d’"arrêter fissa de faire les marioles".

Dans une brève allocution aux apprentis, le candidat UMP les félicite d’avoir choisi l’apprentissage. "Vous êtes tellement mieux ici que tous ces jeunes qui suivent des formations généralistes qui ne les intéressent pas, et qui les mènent droit au chômage !", cogne-t-il.

Le héraut de "La France forte" est déjà reparti. Vers Dijon, où il tient meeting. A nouveau, il cognera. Contre "l’assistanat", "le communautarisme", "le laxisme" et "la faillite" qui, d’après lui, attendent la France si, le 6 mai, il est défait.

"Parfois, on arrive en réunion un peu abattus, et c’est lui qui nous remonte au cric", confie un pilier de son équipe de campagne. "Il nous rassure. Nous dit de ne pas nous inquiéter : qu’il a de l’expérience, qu’on peut lui faire confiance, que tout se passe comme il l’avait prévu. Et puis, il repart : toujours aussi remonté comme un coucou. On se demande tous où il puise son énergie. Moi, il me fait penser à un sportif professionnel de haut niveau. A un marathonien, peut-être. Non : plutôt à un boxeur."

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