L’aveu d’impuissance de l’ONU en Syrie

"La tentation de la violence est grande mais, je continue à croire que la négociation reste possible". Eric David, professeur émérite de droit international (ULB) analyse la situation en Syrie après le retrait de l’ONU.

Caroline Grimberghs
L’aveu d’impuissance de l’ONU en Syrie
©AFP Internet

"L'entêtement de Bachar al-Assad fait penser à celui des enfants qui tapent du pied parce qu'on leur a refusé un caprice. Comme on ne peut pas l'envoyer au lit sans dessert, il faut continuer à négocier, et parfois, ça marche ... Comme avec les enfants": Eric David, Professeur émérite de droit international de l'ULB, revient sur la situation en Syrie. Depuis le mois de mars 2011, le pays est à feu et à sang. Pilonné, ravagé sous les échanges de tirs entre le pouvoir dictatorial de al-Assad et les mirages de liberté de l’opposition. Le printemps arabe avait fait souffler un vent de liberté dont les effluves étaient arrivés aux frontières de la Syrie.

Les nuages de poussières levés par les pilonnages au mortier ont annihilés le doux parfum de cette liberté. 18 mois plus tard, la Syrie n’a toujours pas accouché d’un semblant de changement. Et parait ne jamais en avoir été aussi éloignée : l’ONU a envoyé 300 observateurs et finit par faire aveu d’impuissance , mettant un terme à sa mission devant la résurgence des violences. "Le plan Annan ne semble, en effet, pas avoir empêché de nouveaux massacres mais cela reste une solution pacifique, non violente, en laquelle j'ai la faiblesse, sinon de croire, du moins, d'espérer" explique Eric David. "Je continuerais, donc, à encourager son application mais il faudrait probablement essayer de l'accompagner d'efforts diplomatiques accrus".

L'Organisation des Nations Unies peut-elle faire ainsi aveu d’impuissance ?"Elle le peut d'autant moins qu'au nombre de ses buts déclarés figure l'encouragement au 'respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous'" explique Eric David. "Même s’il ne faut pas prêter aux NU des qualités qu'elles n'ont pas (l'ONU, loin d'être un "super-Etat", n'est qu'un agrégat d'Etats guidés, chacun par un agenda politique propre), j'attends avec impatience qu'un juge puisse un jour rappeler à l’ONU que, en tant qu'organisation internationale, elle est mandatée tant pour le maintien de la paix que pour le développement des droits humains. Mais je ne suis pas sûr que les Etats aient envie de poser des questions qui pourraient conduire à rappeler les responsabilités des Etats eux-mêmes…"

« L'obstination du régime syrien est décourageante»

Les Nations Unies ne sont-elles donc pas assez unifiées que pour adopter une position commune leur permettant de mettre un terme aux massacres que Bachar Al-Assad fait subir à son peuple ? Arrivés à la mi-avril, les émissaires de l’ONU n’ont rien pu faire pour alléger la souffrance de la population. On parle de plus de 3000 morts en 2 mois (13.500 depuis le déclenchement des hostilités en mars 2011). Divisée et donc impuissante, l’ONU ? "Une piste qui n'a pas été tentée serait le renvoi de la situation syrienne à la Cour pénale internationale, comme les NU l'ont fait pour le Soudan dans le cas du Darfour en 2004 et pour la Libye en 2011. La Syrie n'étant pas partie au Statut de Rome, la CPI n'a pas compétence pour connaître des crimes de droit international humanitaire qui y sont commis; elle ne pourrait le faire que si elle était saisie par le Conseil de sécurité mais cela suppose l'accord de ses 5 membres permanents et il y a peu de chance que la Chine et la Russie acceptent cette solution. Pour parer au plus pressé - arrêter le bain de sang -, on pourrait essayer de créer des zones de sécurité à l'instar de ce qu'on avait fait en Bosnie-Herzégovine en 1993; le problème, à nouveau, c'est qu'une solution de ce genre requiert une décision du Conseil de sécurité, donc avec l'accord de la Chine et de la Russie. Et de toute façon, cela éviterait des morts supplémentaires mais ne résoudrait pas les problèmes de lutte de pouvoir. On a déjà fait beaucoup mais l'obstination du régime syrien est décourageante" reconnaît Eric David.

« L'engagement de certains Etats pour la paix et les droits humains reste relatif »

"Nous ne voulons plus de révolte pacifique ! Nous voulons des balles et des kalachnikovs !" scandent désormais les manifestants. Ce lundi, à l’occasion du G20, Barack Obama s’est entretenu avec Vladimir Poutine, non seulement viscéralement opposé à une intervention militaire internationale mais également soupçonné d’armer le gouvernement syrien. Une rencontre, à Los Cabos, au Mexique, aux implications géopolitiques potentiellement importantes : Obama est en campagne présidentielle et doit jongler entre ceux, sur sa droite, qui craignent encore la Russie comme à l’époque de la guerre froide et ceux, dans son camp, qui lui attribuent, comme un succès diplomatique, la relance des relations russo-américaines au début de son mandat. Un résultat en demi-teinte : le président américain et son homologue russe sont parvenus à trouver un terrain d'entente, mais qui se limite au strict minimum . Les deux chefs d'Etat ont "appelé à un arrêt immédiat de la violence", se sont dits "unis dans l'idée que le peuple syrien devrait pouvoir choisir son avenir de façon indépendante et démocratique" et sur la nécessité d'un "processus politique" en Syrie pour éviter une guerre civile. Après un an et demi de violence, la déclaration commune semble bien mince. "L'engagement de certains Etats pour la paix et les droits humains reste relatif » explique Eric David qui revient sur la proposition de l’établissement d’un groupe de contact : « les négociateurs comprendraient les membres permanents du Conseil de sécurité auxquels la Russie voudrait ajouter l'Iran, solution que les Etats-Unis excluent".

"Je partage totalement le sentiment général de révolte devant les 10 000 morts depuis le début de la contestation en mars 2011. Dans ces conditions, la tentation de la violence est grande mais, pour le non-violent que je suis, ce serait un échec. Je continue à croire que la négociation reste possible, qu'il faut persévérer et ne pas jeter le manche après la cognée, même si l'on n'y croit plus" conclut Eric David.