Libye: premier scrutin en près de 50 ans

En quelques minutes, les couleurs jaune et bleu du Parti de la justice et de la construction se déploient sur le marché d’Hay el Andalous, un quartier ouest de Tripoli. Elles sont portées par une cinquantaine de militants de cette formation proche des Frères musulmans.

Camille Le Tallec, envoyée spéciale en Libye
Libye: premier scrutin en près de 50 ans
©AP

En quelques minutes, les couleurs jaune et bleu du Parti de la justice et de la construction se déploient sur le marché d’Hay el Andalous, un quartier ouest de Tripoli. Elles sont portées par une cinquantaine de militants de cette formation proche des Frères musulmans. Ils accompagnent Majda Fallah, la tête de liste du parti dans cette circonscription, à quelques jours de l’élection d’une assemblée constituante, demain. "Nous vivons un moment historique" , sourit-elle.

Poignées de main, éclats de rire, l’enthousiasme des militants est communicatif. "C’est formidable qu’on vienne me parler de politique" , se réjouit Samia, une mère de famille de 37 ans, qui en profite pour se renseigner sur le déroulement du scrutin. "Comment fait-on une fois dans le bureau de vote ?" , demande-t-elle. "Va-t-on élire un président ?" , s’interroge une autre.

Le pays n’a pas connu d’élections depuis près d’un demi-siècle, et la plupart des 2,7 millions de Libyens qui se sont inscrits sur les listes électorales (80 % des 3,4 millions d’électeurs potentiels) sont dans le flou.

Le Parti de la justice et de la construction (PJC) est l’un des rares partis à avoir les moyens de faire de la pédagogie. Ses affiches ont investi les principales avenues de la capitale, et partagent la corniche avec El Watan, le parti de l’ex-jihadiste Abdelhakim Belhaj, dont les spots passent en boucle à la télévision. Les deux formations promettent de publier leurs comptes après le scrutin. Pour les candidats indépendants, la campagne est souvent moins fastueuse. La loi électorale leur a réservé 120 des 200 sièges que comptera l’Assemblée, mais aucun financement public.

Dans la circonscription de Tripoli, où se présente Youssef Araddad, 24 ans, la course est ardue : 124 candidats indépendants se disputent quatre sièges. Révolutionnaire de la première heure, il veut "porter la voix des jeunes, tenus à l’écart du processus de transition" . Avec les 8 000 dinars (5 000 euros) qu’il a recueillis auprès de ses proches, le jeune homme privilégie "le contact direct avec les électeurs" à la publicité, et passe ses nuits à coller des affiches.

Il regrette "la concurrence déloyale" de certains candidats indépendants, soutenus par des partis politiques. "Nous présentons 150 candidats, 75 au sein du parti, 75 en indépendants" , explique sans gêne Lamin Belhaj, le directeur de campagne du PJC. "Rien dans la loi électorale ne l’interdit." Youssef Araddad a décliné l’offre d’un parti qui proposait de financer sa campagne.

"Les formations politiques veulent mettre les jeunes sous leur coupe et en faire leur vitrine" , dénonce Youssef Ahmed, son ami et fidèle soutien.

Le PJC ne rougit pas d’avoir courtisé cette catégorie de la population. "C’est la moelle épinière de la société" , explique Aboussalam Hamid, 30 ans, responsable des jeunes militants du parti à Abou Salim, un quartier de Tripoli qui a longtemps soutenu Mouammar Kadhafi. Ingénieur en chimie, il s’est lui-même engagé sur les conseils d’un ami. Nombre des militants déployés à Hay el Andalous ont néanmoins suivi la voie de leurs parents. Le père de Mahfoud Elfaandi, 23 ans, fait ainsi partie des Frères musulmans.

Aux automobilistes qui s’arrêtent pour prendre des dépliants, le jeune homme promet de "rétablir la sécurité" . C’est un thème crucial de la campagne. "Il faut renforcer l’armée et restructurer la police en intégrant les révolutionnaires, dit Aboussalam Hamid. Tous les autres citoyens doivent rendre les armes."

Bannie des affiches de campagne, la question de la religion n’est pas au centre du débat. "La charia doit être une source d’inspiration de la constitution , tranche Aboussalam Hamid, sans préciser son poids exact. Si ce n’était pas le cas, les Libyens ne l’approuveraient pas." Le projet de constitution devrait être soumis aux citoyens par référendum.

Certains passants ne semblent pas décidés à participer à quelque vote que ce soit. "Vive Mouammar" , lance un homme.

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