Israël-Iran: Calculs et paris politiques

Le discours belliqueux de Netanyahou est longtemps passé pour un appel du pied destiné à Washington. A présent, l’anticipation des futures pertes inquiète.

Renée-Anne Gutter, correspondante à Jérusalem

Jusqu’il y a peu, la plupart en Israël croyaient que Benjamin Netanyahou et Ehoud Barak brandissaient la menace d’une frappe en Iran pas tant pour la mettre à exécution que pour aiguillonner la communauté internationale et pousser Washington à agir militairement.

Mais cet été, le Premier ministre et son ministre de la Défense ont particulièrement durci leur rhétorique alarmiste. Et jamais leur désaccord avec l’administration Obama sur l’urgence d’une frappe n’a été si acerbe. Personne ici n’exclut donc plus que MM. Netanyahou et Barak s’apprêtent bel et bien à attaquer les sites nucléaires iraniens avant la fin de l’automne. Même sans la bénédiction américaine, et malgré les réticences au sein de l’establishment sécuritaire israélien qui, lui, demeure partagé sur l’efficacité et les risques d’une entreprise unilatérale et prématurée.

Bon nombre de commentateurs craignent en effet qu’entraînés par leur surenchère belliciste, MM. Netanyahou et Barak se sentent finalement acculés à s’exécuter pour maintenir à la fois leur crédibilité personnelle et le pouvoir de dissuasion du pays. Mais il n’y a pas que cela. Aux yeux des deux hommes, le temps presse. Vraiment. Ils en veulent pour preuve le dernier rapport de l’AIEA qui, à leurs yeux, confirme non seulement le développement accéléré du programme iranien, mais aussi sa vocation militaire. Et cela, au mépris des sanctions étrangères.

Or, MM. Netanyahou et Barak ne se fient plus à l’Amérique pour que celle-ci sévisse à temps. Soit elle ne frappera jamais l’Iran de sa propre initiative. Pas même après les présidentielles américaines, quel que soit le nouvel élu. Washington ne s’accommode-t-elle pas depuis des décennies d’autres menaces nucléaires de par le monde, comme celles du Pakistan et de la Corée du Nord ?

Soit elle envisage bien de frapper l’Iran à l’avenir, mais alors il sera trop tard. Car dans la conception américaine, le nucléaire iranien n’atteindra son point de non-retour que lorsque Téhéran sera sur le point d’assembler une bombe opérationnelle. Mais MM. Netanyahou et Barak ne veulent pas attendre jusque-là. Pour eux, il suffit que Téhéran dispose du potentiel nécessaire à la fabrication de la bombe, notamment d’uranium suffisamment enrichi, pour que la menace iranienne devienne irréversible. Et ceci ne devrait plus tarder.

Par ailleurs, les Etats-Unis peuvent se permettre d’attendre que Téhéran ait dispersé et enfoui ses installations nucléaires. Car les bombardiers américains sont en mesure d’opérer en profondeur et par raids répétés. Mais l’armée de l’air israélienne ne dispose pas d’une capacité de frappe si extensive.

Donc, le moment approche rapidement où les sites iraniens se retrouveront en "zone d’immunité" par rapport à Israël, hors d’atteinte des chasseurs israéliens. Si l’Etat hébreu laisse faire, cela signifiera alors qu’il place sa sécurité et son avenir entièrement dans les mains de l’Amérique. Ce qui est exclu pour M. Barak.

Et à ceux qui arguent qu’une frappe israélienne ne fera que retarder le programme iranien de quelques années, le ministre de la Défense rétorque que ces quelques années pourront être mises à profit pour déstabiliser le régime des Ayatollah, alors que l’achèvement du programme nucléaire renforcera au contraire l’assise de ce régime ultra-islamiste.

En tout cas, pour les deux hommes, pas question qu’Israël se résigne à vivre sous la menace d’un Iran nucléarisé. Certes, à court terme, une frappe préventive risque d’avoir des retombées difficiles pour la population israélienne : riposte iranienne directe ou via le Hezbollah du Liban et le Hamas de Gaza, pertes humaines et matérielles, coût économique.

Mais à long terme, si le régime des Ayatollah mène son projet nucléaire à bien, les conséquences pour l’Etat hébreu seront bien plus lourdes et "existentielles", insistent MM. Netanyahou et Barak. Un Iran nucléarisé déclenchera une course à l’armement atomique dans d’autres pays musulmans, potentiellement hostiles à Israël (Arabie Saoudite, Turquie, Egypte); avec cette nouvelle prolifération de nucléaire, des bombes "sales" parviendront aux mains d’organisations terroristes; et le "parapluie nucléaire" que l’Iran octroiera désormais au Hezbollah et au Hamas rendra ceux-ci plus agressifs contre Israël. Sans compter qu’avec cette épée de Damoclès en permanence au-dessus de lui, l’Etat hébreu risque de voir fuir les touristes, les immigrants juifs et les investisseurs étrangers.

Peu ici, dans les milieux officiels comme dans les médias, évoquent le potentiel nucléaire qu’Israël lui-même possède. Et rares sont ceux qui proposent d’en utiliser la menace pour établir un équilibre dissuasif avec l’Iran qui éviterait de se braquer sur l’intervention militaire. Jusqu’à ce jour, les responsables israéliens gardent le secret sur leur arsenal atomique, et en parler sur la place publique est tabou. Israël n’est pas signataire du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires.