Nucléaire iranien: "Les sanctions, chacun y perd"

Que faut-il faire avec l’Iran, qui poursuit son programme nucléaire en dépit des pressions des grandes puissances ? "La Libre Belgique" a rencontré à Bruxelles le président de la Chambre iranienne de Commerce, Mohammad Nahavandian.

Nucléaire iranien: "Les sanctions, chacun y perd"
©Alexis Haulot
Christophe Lamfalussy

Entretien

Que faut-il faire avec l’Iran, qui poursuit son programme nucléaire en dépit des pressions des grandes puissances ? Le 15 octobre, les Européens ont adopté une nouvelle série de sanctions contre Téhéran, visant 34 sociétés commerciales et entités. Ces sanctions s’ajoutent à l’embargo total sur le brut iranien en vigueur depuis l’été. Les Etats-Unis et Israël appuient les Européens. La Russie et la Chine critiquent ces mesures. "La Libre Belgique" a rencontré à Bruxelles le président de la Chambre iranienne de Commerce, Mohammad Nahavandian. Ce n’est pas n’importe qui. Jusqu’il y a cinq ans, il était membre du Conseil Supérieur de Sécurité nationale, l’organe en Iran qui veille aux intérêts nationaux et de la révolution islamique. Éduqué aux Etats-Unis, il est l’un des lobbyistes du régime iranien. Sur les sanctions, il se place sur le terrain économique.

Mohammad Nahavandian, que pensez-vous des sanctions adoptées lundi contre l’Iran à Luxembourg ?

A un moment où l’économie globale a besoin d’une expansion du commerce, toute action qui limite ce commerce sera contre-productive. D’un point de vue économique, les sanctions sont comme un protectionnisme à l’envers. De plus, si l’on voit la centaine de sanctions adoptées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, celles-ci, en grande partie, ne fonctionnent pas.

Pourquoi le rial, votre monnaie nationale, s’est-il effondré ? N’est-ce pas dû aux sanctions ?

Ce qui s’est passé ces dernières semaines sur le marché des changes en Iran est plus dû à la politique de change qu’aux sanctions. Ces 9 dernières années, le gouvernement iranien et la banque centrale ont tenté de stabiliser les taux de change avec les monnaies étrangères. En Iran, nous avons eu une inflation moyenne de 15 % les deux dernières décennies alors que le taux d’inflation sur le plan international était moins de 3 %. Nous avons voulu adapter notre politique macroéconomique en raison de cette différence de 12 %. Cela n’a pas été un succès. Du coup, la pression s’est accumulée sur le rial, qui était surévalué. Et les marchés, la vraie économie, ont dévalué la monnaie nationale. Les sanctions ont joué un rôle psychologique et mis cela en valeur.

Ceci ne veut pas dire que les sanctions n’ont pas d’impact. Quand vous ne disposez pas des canaux bancaires habituels, il y a des coûts supplémentaires car vous utilisez d’autres canaux. Les risques aussi augmentent. Un autre effet négatif est que nous perdons de la transparence. Vous aidez en fait le marché noir à se développer.

Pour vous, tout le monde y perd ?

Les Etats-Unis et l’Union européenne perdent leur accès au marché iranien et l’opportunité d’investir dans le pays. L’économie iranienne y perd car il n’y a plus de compétitivité. Ceci dit, le volume de commerce de l’Iran ne diminue pas avec les sanctions. Mais les partenaires changent, passant d’ouest à est, à des pays comme l’Inde, la Chine, la Turquie et la Corée.

Avec la Belgique, nous avons connu une hausse des échanges de 2008 à 2010 avec une pointe à 1,2 milliard de dollars. Avec l’UE, les échanges ont grimpé jusqu’à 37 milliards de dollars en 2011 (surtout avec l’Allemagne et l’Italie) mais nous enregistrons une baisse dans les six premiers mois de 2012, à cause des sanctions surtout au niveau bancaire. Il est ironique qu’à la fois les Etats-Unis et l’UE ont reconnu des exceptions aux sanctions et émettent des licences pour exporter. Mais si un exportateur américain exporte vers l’Iran, muni d’une licence, il n’y a pas moyen de payer ! Il y a une contradiction.

Que faire alors avec votre pays ?

Négociez Au lieu d’utiliser l’outil économique comme une menace, en faire un incitant positif. Si vous voulez influencer quelqu’un, vous vous engagez. Vous montrez un intérêt mutuel. Vous influencez vos amis en vous rapprochant d’eux. Pour l’Europe, la sécurité énergétique est très importante, de même que la diversification des sources. Quelle est la source d’approvisionnement idéale pour l’Europe ? Par sa proximité géographique, l’Iran, qui a de grandes réserves de pétrole et de gaz.

L’Europe peut aussi éviter l’Iran…

À long terme, l’Europe a intérêt à investir dans les marchés émergents. Elle connaît la désindustrialisation. Sa population vieillit. Elle a donc tout intérêt à partager des intérêts communs avec ceux qui ont un dynamisme prometteur - l’Iran étant l’un d’eux.

L’Iran est non seulement un marché de plus de 80 millions de personnes mais aussi une porte d’entrée vers 350 millions de personnes en Asie centrale. Au lieu de nous concentrer sur un seul sujet (NdlR, le nucléaire), soulignons les engagements positifs et puis alors, résolvons ce sujet.

Est-ce la méthode perse ? Plus de rondeurs, moins de punitions ?

Oui. Croyez-moi, nous allons bientôt voir de nouveaux développements politiques sur la relation globale entre l’Iran et l’Ouest. Il y a d’abord les élections américaines, puis des élections en Iran dans neuf mois.

L’enjeu est énorme. Car si l’Iran et l’Europe parviennent à s’entendre, les questions régionales - comme la guerre en Syrie, la situation en Afghanistan - pourront être résolues beaucoup plus facilement.

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