La mafia des faux médicaments

Cri d’alarme lancé à Paris contre ce trafic florissant. En Afrique, notamment. Les chiffres sont "plus qu'alarmants".

placeholder
© Photo News
Bernard Delattre

Correspondant permanent à Paris

C’est énorme. C’est absolument énorme". Quatre mois plus tard, Christophe Zimmermann semblait encore en être surpris, jeudi à Paris. Surpris de l’ampleur prise par l’opération qu’a dirigée ce coordinateur de la lutte anti-contrefaçon, au sein de l’Organisation mondiale des douanes (OMD). Un coup de filet qui a eu lieu début juillet, mais dont l’existence n’a été révélée que jeudi aux médias internationaux.

Baptisée "Vice Grips 2", l’opération a eu pour cadre seize grands ports maritimes des côtes est et ouest de l’Afrique. Elle a permis de saisir 82 millions de doses de médicaments illicites : contrefaits (sans principe actif, donc sans efficacité), ou de contrebande (fabriqués sans autorisation). Les plus grosses saisies ont été réalisées en Angola, au Togo, au Cameroun et au Ghana. Les produits saisis provenaient de Chine surtout, mais aussi d’Inde et des Emirats arabes.

"Ces 82 millions de doses saisies en quelques jours seulement, extrapolées statistiquement, indiquent que près de dix milliards de doses entrent chaque année en Afrique", a calculé Christophe Zimmermann . Pour qui ce continent est devenu "le dépotoir mondial" du trafic international de faux médicaments, qui s’est lui-même hissé au rang de "véritable pandémie".

"Le problème s’aggrave" à l’échelle mondiale, a confirmé Kunio Mikuriya, le n°1 de l’OMD. L’illustrent les "résultats similaires" qui ont été ceux des opérations semblables à "Vice Grips 2" qu’a menées cette organisation intergouvernementale aux Caraïbes ou en Amérique centrale. "Cette fraude a quitté le stade artisanal", s’est alarmé Christophe Zimmermann . "Nous avons affaire désormais avec une production industrielle : avec de véritables usines de faux médicaments. Même pour les spécialistes, il devient très difficile de distinguer à l’œil nu un vrai médicament d’un faux. Les trafiquants réussissent à contrefaire y compris les hologrammes anti-contrefaçon "

Ce trafic florissant peut avoir un impact mondial : "Le commerce de faux médicaments est souvent lié au blanchiment et au financement du crime organisé, voire du terrorisme", selon Kunio Mikuriya. Très quotidiennement et concrètement, il représente aussi un danger potentiellement mortel pour la santé de millions de gens, en Afrique singulièrement. Ainsi, ce ne sont pas tant des faux "médicaments de confort" (contre les troubles de l’érection, etc.) que l’OMD a saisis, en juillet en Afrique, mais des traitements aussi vitaux que des antipaludéens, des antirétroviraux, ou des antibiotiques.

"Les faux médicaments tuent", a rappelé jeudi l’Institut de recherche anti-contrefaçon de médicaments. "Des études ont montré la corrélation, en Afrique, entre ces faux médicaments et la recrudescence de maladies non-transmissibles : cardiovasculaires ou rénales", s’est ému le représentant du ministre togolais de la Santé. "Ces nouveaux mafieux sont des voyous, qui commettent un crime contre la pauvreté !", s’est indigné le Pr Marc Gentilini, qui présida la Croix-Rouge française, et milite à présent à la Fondation Chirac (créée par l’ex-Président français): "Leurs trafics tuent surtout ceux qui sont les plus pauvres, qui n’ont pas les moyens d’acheter leurs médicaments dans le circuit contrôlé des officines".

Dès lors, à Paris jeudi, se basant sur les "chiffres sans précédent et plus qu’alarmants" révélés par l’opération "Vice Grips 2", ses protagonistes ont lancé un appel à un renforcement de la mobilisation de la communauté internationale contre ce "fléau mondial" des faux médicaments. Qui constitue, outre "un délit contre les biens" (dans son aspect relatif à la propriété intellectuelle), "un crime contre les personnes".

Sur le même sujet