Addis Abeba s’attaque aux islamistes

La justice inculpe 29 musulmans de “tentatives d’actes terroristes”. L’Éthiopie voit d'un œil inquiet sa propre population musulmane grandir plus rapidement que la population chrétienne.

Marie-France Cros
Addis Abeba s’attaque aux islamistes
©AFP

Le pouvoir d’Addis Abeba, affaibli par la perte, en août, de son homme fort, le Premier ministre Meles Zenawi, semble avoir choisi la confrontation directe avec les musulmans radicaux d’Ethiopie - un face-à-face qu’il avait évité jusqu’ici.

Lundi, en effet, 29 musulmans - dont neuf personnalités importantes de cette communauté - ont été inculpés à Addis pour avoir "fomenté, préparé et poussé à des tentatives d’actes terroristes". Ils avaient été arrêtés en juillet dernier après avoir participé à des manifestations confessionnelles.

Ces manifestations ont lieu chaque vendredi, après la prière musulmane, dans l’enceinte de la grande mosquée Anwar d’Addis, depuis janvier dernier. Elles réunissent des centaines de personnes et visent à protester contre "l’ingérence" du gouvernement dans les affaires religieuses musulmanes, "alors que la Constitution défend la liberté de culte". Les musulmans forment aujourd’hui 45 % des Ethiopiens, soit autant que les chrétiens orthodoxes.

Les protestataires accusent le gouvernement d’imposer ses créatures dans le " majlis", le Conseil des musulmans, ainsi que des professeurs et des imams. Et de reprocher aux autorités de privilégier les musulmans d’obédience al-Ahbache.

Cette dernière a été fondée dans les années 50 au Liban par un mufti né en Ethiopie. Elle se caractérise par sa tolérance, son appui au pluralisme religieux, son refus du jihad (guerre sainte), son opposition au wahhabisme (version intégriste saoudienne de l’islam) et au salafisme (version intégriste qui guide nombre de groupes armés islamistes).

La protestation est née après que le gouvernement a révoqué plusieurs enseignants religieux pour les remplacer par des Ahbaches et fermé un centre de langue arabe. Les autorités y voyaient des ferments de sédition.

Lors des élections au Conseil musulman, le 7 octobre, les protestataires ont assuré que c’étaient les candidats soutenus par le gouvernement qui avaient été élus. Le fait que le vote ait été organisé dans des bâtiments publics et non dans des mosquées, est présenté par les opposants comme une manière de faciliter la fraude, tandis que les pro-gouvernement assurent qu’il s’agissait de permettre une plus grande participation.

Les autorités musulmanes non opposées au gouvernement dénoncent, de leur côté, l’implication d’un groupe "minoritaire" et "extrémiste" dans l’organisation des manifestations du vendredi, afin de prendre le contrôle des institutions musulmanes éthiopiennes.

L’Ethiopie est un pays de vieille tradition chrétienne orthodoxe ayant de nombreux voisins musulmans, parfois à tendance islamiste. Elle voit d’un œil inquiet sa propre population musulmane grandir plus rapidement que la population chrétienne, aujourd’hui rattrapée en nombre. Enfin, les Oromos, qui constituent la principale composante ethnique du pays - un tiers de la population -, majoritairement musulmans, sont écartés du pouvoir et une guérilla se bat en leur nom contre Addis Abeba.